Recueil 2006 / 2007 de l'atelier d'écriture du centre Camille Claudel
(DAJL, ville de Clermont-Ferrand)
Sais-tu que les arbres sont capables d'empathie ? C'est la lune qui le dit. Un meurtre commis en forêt et les voilà tout refroidis. Les petits mais aussi les grands, les vieux, ceux dont l'écorce toute desséchée d'aspect dessine des bosses, des bourrelets, pour protéger. Protéger quoi ? La sensibilité, ami, l'émotion au cœur, bien à l'abri.
Parfois même les protections de deux arbres voisins se rejoignent. Leurs bourrelets bien charnus se fondent dans un long baiser comme une protection renforcée. Oui, les arbres sont sensibles, ami. Si tu sais les regarder, tu reconnaîtras les veines de tes bras, si tu sais les écouter, tu reconnaîtras leurs secrets, ils te parleront des histoires que leur rapportent le vent et les oiseaux, des récits extraordinaires quelquefois, comme celui de ce merisier, vieux et loqueteux, qui abrite sur une de ses branches encore verte, un jeune sapin, et dans un trou de son tronc, un petit bouleau. Oui, ami, cet arbre là pourrait donner des leçons d'amour aux hommes.
Texte à trois voix, Christiane - Sandrine - Noëlle
Petite brise un soir d'été soudain troublée par les étournaux sansonnets. Leurs corps qui cisèlent le ciel ocre, se rassemblent pour ne former plus qu'un, un grand corps, un très grand corps. Mouvements rythmés de cette silhouette encore chaotique, à la fois volontaire et vélléitaire. D'où part le mouvement ? Mystère. D'autres étourneaux, puis d'autres et d'autres encore. On entend comme une grande draperie dans le ciel agité. Crépuscule, la multitude migre vers l'ouest ; calligraphie de leurs plumes dans ciel.
Sandrine
C’est arrivé bêtement. Un jour un peu gris, un peu pluvieux. Un jour comme les autres, sans intérêt. Je m’étais levée, comme d’habitude, avec beaucoup de peine. Une sensation bizarre me collait au fond de la tête. Sorte de tache noire, indélébile. Je m’étais lavée, habillée ; j’avais pris mon petit déjeuner, allumé mon ordinateur pour travailler.
Le café s’élevait en volutes vaporeuses. L’écran brillait de sa lumière fantomatique… Je me sentis soudain comme perdue.
Dans mon propre appartement. J’ai du mal à dire mon appartement. Comment expliquer ? Ce jour-là, tout m’est apparu étrange à travers l’œil sans fond de mon regard, sans que les choses aient véritablement changé. Et pourtant elles avaient changé. Ou c’est moi qui… Enfin bref, j’ai touché l’écran, pour être sûre. Il était lisse, froid, pixélisé. Il opposait à mes doigts mous et roses sa surface décharnée, son étrangeté d’objet.
Objet.\
Objet qui m’avait accompagné tant de nuits, rédigeant des milliers de pages. Il demeurait là, silencieux, obstinément sourd à mes appels. Où suis-je ? Le canapé. Il semblait me regarder de toute sa massivité, de tout son affaissement, mais ne me disait plus rien, ne m’invitait plus à venir me blottir au creux de ses coussins. Où étais-je ? M’étais-je bien réveillée chez moi ?… J’errais dans les pièces, dans les couloirs et je ne trouvais rien. Seule. Pas âme qui vive, pas une once de familiarité et de chaleur. J’étais seule dans un désert d’objets, dans une décharge muette, encombrée de toute sorte de choses cartons poubelles vaisselles marteaux manteaux disques disquettes casquettes gadgets livres lit tapis tableaux photos rideaux meubles. Tout cela était vide, rien qu’une boursoufflure de néant. J’ai pensé tout à coup à la chanson de Reggiani où un père console son enfant parce que sa mère est morte. Comme eux, je me retrouvais seule parmi les choses, abandonnée, inquiète. Je ne dormais plus. Je regardais chaque ombre avec horreur. Qui était mort ? Une angoisse d’un bleu polaire me saisit à la gorge, fixant mon sang dans mes artères. Mon cœur ne battait plus, ne vibrait plus au contact de la vie.
C’est moi qui m’étais perdue.
C’est moi qui étais morte.
Elle est morte, femme errante dans l’appartement, femme folle au visage hagard, pleureuse antique déchirant son visage comme les flots creusent petit à petit le lit des rivières, visage sans fond, infini regard qui regarde sans voir. Voir l’absence de sens. Plus de sens. Fin. Voie sans issue. Elle ne peut plus remonter à la surface, et s’en va flottant comme un grand lys parmi les herbes folles de ma mémoire. S’en va.
Loin… Si loin…
Cécile
Ma grand-mère aimait par-dessus tout « faire du crochet ». Elle avait toujours près d'elle une boîte à couture qui regorgeait de pelotes de coton rose pâle. Et que faisait-elle pour ses quatre petites filles, dont je suis le numéro deux ? Et bien elle nous confectionnait avec amour des petites culottes. Pour que nous les reconnaissions, elle ajoutait au dos de l'ouvrage, une petite croix rouge pour moi, bleu pour ma soeur aînée, verte pour ma cadette et blanche pour la plus jeune. Au bout de plusieurs lavages les culottes devenaient molles, le fil se distendait et nous nous retrouvions avec une lingerie baillant de toutes parts. Parfois l'élastique se cassait, alors il suffisait de faire un nœud pour redonner à la petite culotte, une deuxième vie. Le plus terrible pour moi, c'est que maman me donnait celle de ma soeur aînée, je passais les miennes à ma cadette et ainsi de suite .... Pardon grand-mère d'avoir osé critiquer les petites culottes roses de mon enfance ....
J'aime ce souvenir qui me permet de revenir près de toi, cheveux de neige, roulant les r et tout ce qui fait de toi, mon inoubliable grand-mère.
Monique
Au cirque Amar, les personnages originaux ne manquent pas. A l'entrée du zoo, le ventriloque s'amuse à parler de sa voix de gorge et de sa voix de ventre pour amuser les enfants. Les animaux, eux, s'expriment comme ils peuvent. Comme ils ne sont pas accordés, le résultat forme une joyeuse cacophonie.
Le 17 juillet dernier, un gangster s'est présenté à la caisse. Il est parti avec la recette du jour… Des crêpes au jambon. Voyant cela, le clown blanc a savonné le sol. Le gangster a glissé sur le carreau. L'Auguste s'est esclaffé tandis que les jongleurs récupéraient le sac de billets. Ça a mis un peu d'animation.
Le soir, le directeur, qui est aussi dresseur de fauves, s'est fendu d'un beau discours pour féliciter tout le monde. Du coups, l'entrée du zoo a été gratuite pendant les deux dernières heures. Ce sont les enfants qui en ont profité.
Seulement il y a eu un hic. Le syndicat des animaux sauvages n'était pas content. « On nous brade alors que nous sommes de plus en plus rares ». Les ours sont allés trouver le directeur en brandissant une banderole : « Non à la gratuité des séances ». La femme du directeur - la trapéziste Ulla - a soupiré : « C'est pas facile de contenter tout le monde ».
David
Jardin, j'étais petite,
Avec toi tous les jours accompagnant mon père,
Rétive, dans l'herbe, je m'ennuyais très vite,
Des autos et vélos passant je comptais les derrières,
Imaginant partir avec ceux qui roulaient
Non, jardin, je ne t'ai pas oublié.
Christiane
Odeur aigre-douce de coussins râpés, de rideaux fanés. Même si tout est propre. Relents d'eau de Cologne, de sirop pectoral.
Odeur de vieillesse.(*)
Odeur de renfermé, gêne respiratoire dans cette pièce peu aérée au plafond bas où le chauffage fonctionne toute l'année. Elle me dit, l'été arrive, crois-tu que les oranges seront encore bonnes ?
Elle sort peu. Elle passe ses journées assise près de la fenêtre. A écouter la radio tout en sommeillant. Elle dit, j'ai soif. Je lui prépare un jus d'orange frais. Elle boit d'un trait. Sans respirer. La tête renversée, jusqu'à la dernière goutte. Elle dit, c'était bon. Un léger filet coule de son menton. Je l'essuie, réajuste le gilet sur ses épaules.
Elle raconte. Elle aimait, jeune, pâtisser. Des tartes et des cakes à l'orange. Elle dit, les enfants les réclamaient. Elle dit aussi, dans les colis que j'envoyais à mon mari prisonnier, il y avait toujours un gâteau à l'orange. Pendant deux ans, j'ai expédié des paquets. Un jour il est revenu.
Patiente, je l'écoute qui se raconte, qui rabâche la même histoire. Elle est devenue si fragile.
Il y a longtemps, elle a treize ans, quatorze peut-être. Elle ne se souvient plus bien. Le primeur est venu réapprovisionner l'épicerie de sa mère. Il lui a donné une orange. Tiens. Merci, elle répond. Elle coupe l'orange, enfonce un morceau de sucre dans chaque moitié et aspire le jus. Debout dans la rue en plein soleil. C'est bon. Il fait beau, elle dit, je l'imagine libre, insouciante, déambulant au soleil, évitant de tâcher sa robe. Bien meilleur que les oranges pressées de ma mère, elle ajoute.
Demain nous descendrons au marché. À pas comptés. Bras dessus, bras dessous. Je la guiderai à travers les étals. Nous achèterons des oranges. Avant de rentrer nous irons nous asseoir dans le parc. Elle me le demandera, elle dira aussi, je mangerais bien quelques cuisses d'orange. Et la journée s'écoulera.
Noëlle
(*) Incipit des Œufs sur le Plat, nouvelle d'Annie Saumont
Dans ta peau, chaque nuit, les bombes raisonnent. En toi, les souvenirs d’absence s’acheminent. Ils font corps avec le silence.
Les images et les bruits de ce monde détruit éclatent dans ta chair et se dispersent en particules de tristesse.
De l’enfance... Comment dire qu’il ne reste rien... Des cris, des larmes et des murs.
Toutes ces haines ancestrales, ses villages encerclés et cette idée permanente de la terreur.
Aujourd’hui, plus d’école, plus de livre et ce souci, chaque jour à trouver le pain.
Comment peux-tu imaginer t’éveiller le cœur chantant ? Pourtant, dans la cour de la maison, tu joues, tu cours et tu trépignes.
La morsure du froid pique ton visage moqueur.
Tes peurs se perdent dans la verdure.
Les souvenirs d’un monde végétal chuchotent à ton oreille et tu rêves.
Tu rêves au torrent musical.
Tu rêves aux mots doux chantés par maman.
Caroline