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Week end d'écriture autobiographique 2010


Le crayon qui parle

 

Anne est bien gentille !

Avec les autres…

Moi, je suis exploité, enfermé, maltraité.

Elle me case dans son sac, toujours au même endroit : dans un petit espace, coincé entre un stylo bille et un stylo feutre.

Je me sens à l’étroit encadré par ces deux géants de l’écriture, moi, tout faible, avec ma petite gomme blanche à une de mes extrémités et à l’autre une mine fragile.

Eh oui, je l’avoue, je suis un crayon à papier jetable !

Pourtant, au début de mon existence, j’étais fier, elle m’emmenait partout : en voyage, chez ses amis, dans ses multiples activités, et même aux toilettes, quand madame m’utilise pour écrire ses « mots fléchés ».

Parlons-en des « mots fléchés » quelle ineptie !

Elle m’impose un mot idiot, ce n’est pas le bon, du coup elle utilise violemment l’autre bout de ma personne pour le supprimer et le remplacer par un autre vocable tout aussi stupide.

Est-ce bien raisonnable ?

Mais, malgré tout, j’exerce un certain pouvoir sur elle !

Quand elle ne me trouve pas, je l’entends pester : « mais où est donc passé ce fichu crayon ? »

J’exulte !

Je lui suis indispensable.    

Enfin, elle me retrouve dans le bureau, sur la table de chevet  ou au fond du sac le plus souvent. Et alors c’est reparti pour des jours de galère.

Elle est à peine reconnaissante, la chipie !

Elle devrait se souvenir que je sais garder des secrets, tout ce qu’elle me fait raconter, j’en suis tout confus pour elle. Sa famille et ses amis ne soupçonnent pas ce qui se trame au fond de son cerveau fantasque.

Moi si ! 

Et tous ses projets, à  son âge !

Il vaudrait mieux qu’elle se remette au tricot, aux confitures, au patronage…..

Cela ferait plus sérieux, davantage mamie gâteau.

Elle ne veut pas.

Elle prétend qu’on doit toujours aller de l’avant, avoir des projets, faire ce qui plaît !

Allons donc !

Puisque je suis en pleine délation, je poursuis : ne pas se priver des bonheurs simples, cueillir chaque jour comme il se présente ........voilà ce qu’elle répète à l’envi !

Mais n’envisage-t-elle pas, sous peu, de prendre quelqu’un d’autre à ma place ?

Bien sûr dire  « quelqu’un » de la part d’un pauvre crayon, c’est prétentieux, j’en suis conscient, je m’étais habitué à ce nouveau statut.

Ma mine arrive au bout de sa vie, à ce stade je ne lui suis d’aucune utilité.

Elle m’abandonnera ou peut-être me jettera.

Malgré tout je garde un espoir assez ténu, mais réel, je resterai certainement encore un peu auprès d’elle.

En effet, j’ai remarqué, près de son ordinateur, un autre crayon qui me ressemble comme un jumeau !

De temps en temps elle veut l’utiliser, hélas il n’écrit plus.

Alors, elle le repose, délicatement, dans son porte-crayon où  sont conservés d’autres objets qui servent à écrire ou dessiner.

Quel sera mon sort ?

Vous le saurez dans quelques jours, si on me donne encore un peu le droit de m’exprimer librement et surtout si une âme bienveillante prend le temps d’écouter tout ce que j’ai à raconter…….

(Anne)

 

                            Le couteau

 Je suis un couteau à pain, né en Allemagne il y a bientôt un siècle. Je n’ai jamais coupé que du pain, mon histoire est complètement liée au pain et sans lui je ne serais pas.

     Je suis toujours resté dans la même famille et celui qui me tient aujourd’hui a insisté lors d’un partage d’héritage pour que je reste à ses côtés. Non pas que j’ai la moindre valeur commerciale, encore que je me porte bien pour mon âge ; bien des couteaux vendus aujourd’hui vieillissent très mal, le manche prend du jeu, la lame rouille ou pire ne coupe pas. Moi je fais mon boulot comme un bon artisan.

     Mon titulaire m’a-t-il voulu pour cette qualité ? Sait-il d’ailleurs lui-même pourquoi il m’aime ? Je l’ai entendu dire une fois à sa fille que le pain n’est pas une nourriture comme les autres. En mangeant du pain, on participe à un  échange qui dépasse l’acte de se nourrir. En fait, je m’en rappelle maintenant, il a dit cela parce que, lui-même l’avait entendu de son père. J’imagine que ce dernier l’avait entendu lui-même de la bouche de ses parents ; c’était alors un autre couteau mais en fait c’était mon père couteau.

     Et voilà comment, moi, simple instrument domestique, je suis devenu le représentant de tous les pains mangés dans cette famille. C’est le pain qui nourrit mais c’est moi le symbole du pain à travers les trois dernière générations de cette famille.

(Maurice)

 

Les poupées russes… 

Conversation silencieuse… 

 

Poupée n°1 : Je vais encore une fois vous raconter mon histoire. Enfin, mon histoire… notre histoire. Nous étions gentiment installées dans une boutique au soleil à côté des bibelots magnifiques dans notre ville extraordinaire de Saint Péters… 

Poupée n°2 : N’importe quoi !! Tu parles que nous étions bien installées, nous étions au fond d’un « bui bui » invraisemblable, dans un quartier triste et froid à mourir… pas un chat… 

Poupée n°3 : Enfin ne te plains pas toi : tu n’avais pas à supporter le poids de tes six autres sœurs. Regarde n°7 elle est toute ratatinée depuis plus de 20 ans. 

Poupée n°1 : Enfin quand la Dame Rousse est venue nous chercher et qu’elle nous a fait voyager sur des milliers de kilomètres, la mer, les montagnes, nous avons tout vu. 

Poupée n°4 : Parle pour toi. Nous, nous n’avons rien vu … secouées, et aveugles. OUI. 

Poupée n°5 : Arrêtez vos charabias et salamalecs. Moi je trouve que nous avons eu beaucoup de chance… La Dame Rousse était extraordinaire avec son accent. Je sais maintenant que c’était une Ch’ti… Je ne sais pas trop ce que ça veut dire mais ce sont des gens gentils. Elle parle avec le rire dans sa voix, elle a peu de rien, elle aime les couleurs (c’est pour ça qu’elle nous a choisies). Et puis nous sommes un CADEAU. Vous vous rendez compte un cadeau. Ce n’est pas rien. Nous pouvons être fières !! 

Poupée n°2 : Tu parles d’un cadeau. Nous sommes arrivées au final en Auvergne. Oui oui mes demoiselles en Auvergne : le fromage, les volcans, et rien… Ha si !! LES PNEUS MICHELINS !!!! Quelle ouverture !!!! C’est encore plus triste que le goulag !!! 

Poupée n°6 : Le goulag !!! Tu ne sais même pas ce que sait. Tu parles sans savoir, pour ne rien dire !! Tiens tu me fais penser à la fille de Madame, cette pimbêche de 17 ans qui nous bouge sans arrêt, nous pose entre la tortue en bois et le chat portugais !! Quel goût de chio. 

Poupée n°7 : STOP !! Tais-toi !! Moi je l’aime bien cette petite. Elle me cherche tout le temps, en rouspétant : « Ah toi, tu sais bien te cacher » qu’elle me dit. Mais une fois elle m’a embrassée du bout de ses lèvres, comme un frisson, avec une petite larme et elle a murmuré « je voudrais être comme toi. Eternellement petite. »  Elle m’a aussi murmurée des mots en russe oui… (Enfin pas les plus jolis) 

Poupée n°4 : Moi aussi je me plais bien ici. Il y a toujours du bruit, du monde. La bibliothèque est comme la maison : un fichu bazar, tout y est mélangé !! J’ai même vu qu’elle avait mis AMELIE NOTHOMB à coté de ZOLA. Monsieur a failli avoir une attaque mais Madame a ri et lui a répondu « et pourquoi pas !!! » Les couleurs de la maison sont comme nous chaudes, vives et sombres à la fois. Ici tout s’emboîte, les choses et les êtres. Regardez le fauteuil de Monsieur, il est juste fait pour ses fesses. Les petites tables gigognes avec le verre à whisky  et le livre à coté toujours ouvert. 

Poupée n°5 : Oui mais quand même la Dame Rousse me manque… et elle manque à Madame aussi. Hier encore elle m’a lu la lettre qu’elle avait reçue. Elle sait qu’elle me manque à moi aussi. Il y a tant d’affaires à elle ici. Des drôles d’affaires : un carré à dentelle,  des broderies, des tasses en porcelaine, des livres… c’est comme si elle était partie tout en restant.  Elle est partie si loin… MADAGASCAR !! Quelle idée !! Elle doit transpirer !! Est-ce qu’il ya  de la neige à Madagascar ? 

Poupée n°2 : Heu…  Madagascar… c’est loin !! Bon enfin ce qui est bien ici c’est que nous sommes ensemble. Jamais séparées. La maison est accueillante, (un peu trop peut-être). Il faudrait qu’ils arrêtent de ramener tous ces objets de partout… Les masques…quelle horreur !! Moi je me tourne pour ne plus les voir.  

Poupée n°1 : Bon moi, je n’ai pas pu raconter mon histoire !! Zut vous êtes trop bavardes. Madame a raison de vous ranger : quand vous êtes sorties, rien ne vous retient. Alors je recommence : Nous étions à SAINT  PETERSBOURG et nous étions le 12 octobre, date anniversaire de Madame…   
 

(Catherine D.)

 



                             L’objet

 Je n’avais pas forcément envie qu’elle me choisisse. J’aime mon immobilité. Ce matin, dans la semi pénombre, j’ai été soulevée et tripotée. Je n’aime pas trop cela. Si j’ai des angles, ce n’est pas pour rien. Après, j’ai été engouffrée dans un sac déjà bondé d’objets, pressés les uns contre les autres sans aucun respect, juste accumulés pour leur utilité. Je n’ai pu résister car je suis transportable. Enfermée, j’ai voyagé et me voici là sous des néons agressifs et sur une table insipide.  

Pourquoi suis-je là ? J’entends une voix qui l’explique. Il faut que je parle de ma patronne, celle qui me possède. Mais c’est moi qui la possède. Je sais pourquoi elle m’a choisie ; je suis une boîte et ce n’est pas rien. Souvent, elle m’oublie mais quand elle me retrouve, c’est pour que je m’ouvre à elle. Je ne suis jamais vide et les objets dont j’ai la garde ne sont précieux que pour elle. Aujourd’hui, j’abrite une fleur séchée, une paillette et une coquille d’escargot. Ce ne sont pas des souvenirs mais des ancrages dans la vie. Je suis une de ses petites mémoires, une mémoire choisie. Elle a gardé ces objets pour qu’ils lui garantissent un espace de vie, rien qu’à elle. Dans sa tête, il n’y a pas de place pour cela. C’est classé en deux catégories : la mémoire du quotidien et la mémoire de l’oubli. Moi, je suis entre les deux, un trait d’union qui parle avec le temps.

(Catherine)

 

Poupée d’Afrique

 

   Je suis une petite poupée. C’est important que je vous dise à quoi je ressemble pour que vous puissiez comprendre, vous qui m’écoutez peut-être... Je suis en tissu, un peu raide, un peu ronde.

   J’ai quelque chose à vous dire. Je suis une image d’Elle parfois mais ça je crois que personne ne le sais. Pendant un temps, elle m’utilisait comme un signal. Je ne vous ai pas dit encore mais je suis double. D’un côté, je suis tranquille ou paisible, j’ai l’air de dormir en tout cas. De l’autre, je suis bien éveillée, j’ai un regard un peu en coin, un air un peu pincé, l’air de ne rien dire mais de n’en penser pas moins. Elle, elle me tournait d’un côté de l’autre selon son humeur et espérait secrètement que Lui, il le remarque et lui demande ce que ça signifiait, si elle était fatiguée quand je dormais, si elle était en colère ou alors pleine d’énergie quand moi j’ouvrais les yeux. Personne n’a jamais rien vu ! Personne ne me remarque jamais. Je me trouve plutôt jolie pourtant, avec mes petites nattes et mon petit bonnet. Mais je suis cousue de fil blanc, c’est elle qui m’invente. Les petites dames qui me fabriquaient là-bas avaient une toute autre idée. Je représentais souvent de quoi manger, une fantaisie pour les riches touristes blancs qui venaient dans les collines s’émerveiller de la douceur de ce paysage si vert, mais une nécessité de survie pour les vrais enfants de ces femmes. Eux n’avaient pas de poupée. Ça m’énerve parfois de porter tout ça, c’est lourd pour une petite bonne femme comme moi. Muette de surcroît. Enfin qu’ils croient. Elle, elle m’écoute parfois. Parfois.

   J’ai souvent des fourmis dans les jambes, après tout je viens de loin, j’en ai vu du pays. Sur mon ventre il y  écrit Atelier de poupées, Gisseny, Rwanda, c’est pas la porte à côté... C’est aussi un des trucs qu’Elle voit en moi je suis sûre ! Je deviens symbole de son goût pour les voyages, pour l’Autre, pour d’autres façons de voir la vie, d’autres points de vue et d’autres cultures. C’est du boulot, la vie de symbole. On est là dans un coin, chargée de sens mais en attente ou dans la crainte de son bon vouloir pour changer de position ou de lieu. En plus elle m’a traînée de maison en maison, elle n’arrête pas de changer ! Sauf que cette fois, elle m’a abandonnée ! J’y crois pas. Elle ne m’a même pas emmenée là où elle habite maintenant. Oh je l’entends bien, elle protesterait, elle dirait qu’elle m’a laissée là où elle se sent chez elle, dans sa vraie maison, que là bas, à Limoges, elle est comme en visite, qu’elle ne s’y sent pas si bien que ça mais je vois bien maintenant qu’ils ne reviennent presque plus. Je suis seule dans la pénombre pendant des semaines et quand elle rentre, elle ne me retourne même pas ! Autrefois, elle me prêtait parfois à l’un des enfants mais elle veillait, ils savaient que je n’étais pas une poupée comme les autres. Ils ont beaucoup de douceur ses enfants, ils respectaient le petit éclat de douleur dans ses yeux. Alors j’aimais bien être bercée par le petit gars et j’aimais les mots des filles. Elles sont comme leur mère, elles fabriquent le monde dans leurs mots. Maintenant, elles me laissent tomber.

   Mais j’exagère, Elle m’a sauvée quand même. Je vous l’ai dit, je viens du Rwanda, chez les sœurs. Je sais bien que c’est pour cela aussi qu’elle est attachée à moi. Je suis symbole de tout et son contraire dans sa tête, je lui rappelle la complexité du monde, la douceur et l’absurdité de l’existence. J’ai la forme insouciante de l’enfance et je viens du pays qui lui a fait toucher l’horreur du doigt. J’ai la double face de sa vie, bonheur du lien, souffrance du déchirement. Je suis en tissu coloré et remplie de douleur. Je dors et je veille.

   Et puis aujourd’hui, elle me donne la parole. Tout un tas de gens m’écoutent. Je suis plutôt fière, je ferme les yeux d’aise pour apprécier la chaleur des regards tournés vers moi.  Je suis une petite poupée noire qui porte toute la misère du monde mais qui sourit vaillamment, Elle m’offre aux regards admiratifs et pleins de compassion de gens plutôt attentifs, j’ai pas l’habitude !  Elle est parfois désespérée mais elle ne perd jamais l’espoir que le monde un jour devienne un endroit meilleur.  Peut-être me voit-elle trop sérieusement, du coup je me sens comme investie, je me prends un peu trop  au sérieux peut-être. Après tout je ne suis qu’une petite poupée. J’aimerais vous faire un clin d’œil mais désolée, je n’ai que deux côtés ! Sois je dors soit je veille. Mais entre nous, parfois, discrètement, je me retourne sans son avis. Ne lui dites pas s’il vous plait.

 

(Isabelle)   

 

                            LA ROUGE

 

Pour beaucoup, je suis chargée d’une symbolique particulière. Je suis synonyme de liberté, d’indépendance, de vitesse et de rébellion parfois pour ceux qui ont vu « Easy reader » et qui se laissent enivrer par « Born to be wild ».

Mais à côté de ces symboles, je procure aussi du plaisir à ceux qui savent me manier.

Personnellement j’ai beaucoup de chance. Je suis tombée sur un propriétaire doué, attentif et qui prend soin de moi. Je sais qu’il m’aime. Non seulement à sa façon de me bichonner et de m’entretenir. Grâce à lui je vieillis bien. Mais je sais aussi qu’il m’aime à sa façon de me regarder. Il me contemple et m’admire. Il aime ma taille fine, mon allure racée, mon rouge Yamaha et lorsqu’une vitre de magasin reflète notre image, lui sur mon dos, je sais qu’il biche et qu’il nous trouve beaux.

Il a aussi le bon goût d’inviter des passagères qui savent apprécier mes qualités. S’il m’affligeait d’une trouillarde et d’une « cul serré », ça n’irait pas. Il y a quelques temps, il m’a présentée une nouvelle qui m’a tout de suite plu. J’ai retrouvé dans son regard la même appréciation et la même envie que celles de mon propriétaire.

Tous les trois nous avons fait de longues ballades dans le Vercors, dans le Parc de la Chartreuse, et dans les Belledonne. Même l’hiver, ils me sortaient et mon pilote et sa passagère étaient transis de froid. La pauvre ne pouvait plus déplier ses genoux lorsqu’elle descendait de ma selle. Ah mais c’est que ça se mérite de me posséder.

J’ai été le témoin de leur amour naissant. Il faut dire que je faisais partie de la panoplie de séduction et que je faisais tout pour arrondir les angles : virages bien enroulés, accélérations bien senties et suspension douce pour le confort de mes tourtereaux. Sur la route, la sensualité se vivait à trois. Ailleurs ça devait être en duo…

Au fur et à mesure des saisons, j’ai vu leur amour grandir. Un été nous sommes allés jusque dans le sud, voir la Méditerranée. Et puis au retour, j’ai senti une tension sur mon dos. Quelque chose était cassé. Puis on s’est vu de moins en moins à trois. Avec lui, toujours. Je sais qu’avec lui c’est à la vie à la mort.

C’est dommage, je l’aimais bien elle. J’espère qu’elle aura continué sa route avec une consoeur bienveillante.

(Christel)

 

La langue familiale


« Nous avons promené » disaient mes oncles. Je comprenais bien ce qu’ils avaient fait mais c’était contraire à ce que l’école m’apprenait. On doit dire « nous nous sommes promenés ». Si je voulais parler français, j’écoutais la maîtresse. Si je voulais parler soissonnais, je faisais une erreur de grammaire. J’avais le choix et je balançais entre l’envie de bien faire et celle d’appartenir au clan familial. « Nous avons promené » était, après tout plus rapide et tout aussi efficace. C’était surtout l’oncle Yves qui le disait en passant sa main sur sa barbe, toujours prêt à se lancer dans des histoires interminables. Je ne l’écoutais pas longtemps. Je regardais le ballet de cette main droite avec certains doigts sans phalanges. Il les avait perdus sur une machine dans l’usine de cartonnerie. Je me demandais où étaient les bouts manquants et surtout je ne le plaignais pas. Je lui en voulais de ne pas avoir été plus prudent. Un handicapé pour de faux qui gardait le pouvoir de cette main, coûte que coûte : c’était assez incompréhensible pour moi et même choquant.
 

L’oncle Yves a depuis le mois dernier quatre-vingts ans. Il est là et bien là. Pilier de la famille, il continue à venir en aide à ses frères et sœurs, c’est-à-dire, selon l’expression de mon père, à leur « donner la main ». 

(Catherine)


Langage des petites phrases assassines entre frères et soeurs 

 

- Dis « mon oui est oui »

 Mais qu’est-ce que c’est que ça ?!! Si c’est oui alors je dis oui. Ce n’est pas non ;  donc OUI c’est forcément OUI. 

Bref, mon frère et ma sœur me faisaient toujours préciser mes intentions profondes. Cette petite phrase cachait derrière son dos un bien gros défaut de ma petite personne : j’étais une menteuse !! La phrase miracle, le sésame incontournable que l’on me dressait tel un crucifix «ton oui est oui ? » devait m’empêcher toutes velléités de détournement de vérités vraies. 

- J’ai rencontré le directeur du cirque et nous sommes invités à la ménagerie.
- Ton oui est oui ?

 Zut. Oui le cirque est sur la place, oui la ménagerie est là (les lions, les tigres les éléphants etc.…) Pour le reste, le oui serait peut-être de l’ordre du vœu pieu !!! 

Toute mon enfance fut bercée par ce « ton oui est oui ? ». Jeux d’enfants, jeux de mots, jeux de miroirs où les mots sont tordus, enlacés, ficelés comme une corde d’amarrage.

La petite menteuse qui faisait avaler des couleuvres et perdait  son frère et sa sœur dans un imaginaire fantasque, était ramenée « manu militari » par la triste réalité du  « ton oui est oui ? ».

J’ai grandi. Je ne mens plus. Mais je me vagabonde par mes voyages, mes prises de position, mes coups de gueule.

Ce qui fait qu’à bientôt 50 ans, ces deux rabats joie ne me jaugent plus par leur effroyable « ton oui est oui ? » mais par un sinistre « tu fais n’importe quoi… DU GRAND N’IMPORTE QUOI !! »
 
 (Catherine D.)
 

Mieux ne serait pas si bien

 

Lui : « Ça c’est du beurre téton… Ils nous beurrent le téton, j’te dis ! »

Elle : « Mais de quoi tu parles ? »

Lui : « Mais là tout ce qu’ils nous racontent, tu vois pas qu’ils nous beurrent le téton ? Ils essaient de nous endormir avec leurs belles paroles, mais je sais bien que c’est pas vrai tout ce qu’ils racontent. »

Elle : « ça y est, je crois qu’il a décroché. »

Lui : « Taisez-vous vous puez de la bouche ! ».

Elle : « Mais quand bien même ils pueraient de la bouche, tu peux pas les sentir, à la télé on n’a pas les odeurs ».

Lui : « Toi si tu continues, il va t’arriver du monde et pas de chaises ».

(Christel )

 

 

                         Ma Puce

 

 « Aide moi ma puce à mettre le couvert. Nous serons onze à table » me demande maman, avant de retourner aider grand-mère à la cuisine.

Je sors derrière, sur la terrasse éblouissante à cette heure par le reflet du soleil sur les cailloux blancs, et me dirige vers le thuya.

Je nettoie consciencieusement les grandes tables restées au dehors, à l’ombre du grand conifère. L’arbre y a laissé de multiples débris que j’enlève avec une éponge humide, mon autre main tenant une petite bassine verte remplie d’eau.

Après cette tache, je vais dans le séjour, j’ouvre le grand meuble où sont rangés les assiettes et les verres, les couverts, les sets de table et la carafe d’eau. J’embrasse ce que je peux pour dresser les tables. Il me faut plusieurs aller et retour pour compléter le couvert. Il manque toujours quelque chose : une chaise, un dessous de plat ou du pain.

« Mais mon mignon, tu as oublié le vin » dit Maman.

Je retourne à la cuisine. Grand-père a remonté de la cave le précieux liquide. 

Je pense à  toutes les bouteilles de vin qui disparaissent des réserves quand Bonne Maman a le dos tourné. J’entends encore la voix de mon frère me dire que Papa récupère régulièrement des bouteilles vides dans la chambre de Bon Papa parce qu’il les cache sous son lit après les avoir bu. Je comprends pourquoi les apéritifs ont un goût fade, parce que je l’ai vu faire Bon Papa. Il boit au goulot le porto ou le Pineau des Charente et ajoute de l’eau pour refaire le niveau. 

Sur la table de la cuisine, Grand père ouvre la bouteille avec un réel plaisir.

Il verse le liquide rouge sombre dans la belle carafe en cristal. Je le regarde faire. Il se tourne vers moi avec un sourire en coin.

« Tu sais mon enfant, ça c’est le sang de la terre ! Quand tu le bois, ça coule comme le petit Jésus en culotte de velours ». 
(Anne)

 

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