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Chancenote


texte d'Emmanuelle

Le père Chancenote revient de loin.
Dix jours que le vent de sud-ouest soufflait. Sans rien pour l’arrêter. Évitant les montagnes et roulant, poussant, attiré au loin par le plongeon sur la plaine. Un vent velu. Dix jours qu’hommes et bêtes ruaient, tapaient du pied. On avait vu Maurice partir au matin labourer ses terres de genêts et de chardons au flanc de Laschamp. Il fallait que ça s’arrête.
Le vieux Chancenote n’en pouvait plus. Sa jambe lui tirait un peu plus à chacun de ces jours lourds et humides. Son pas devenait plus lent, plus difficile. Et pourtant, marcher, Dieu sait s’il en avait besoin. Marcher, prendre la côte qui sort du village et puis tourner dans le chemin. Suivre le bois, et lentement, du haut de la colline au bout du vallon faire en pointillé le tour de ses terres. Mettre le pied sur celle-ci, caresser des yeux celle-là, grommeler, oublier, se souvenir. Chaque jour, broder de ses pas ses propriétés en fil de vent, en fil de rien, en fil de liberté. Parce que tout ce qu’il possédait, le vieux Chance, se trouvait dehors. Plus rien ne le retenait dedans.
Le jour où sa femme avait été emmenée, dedans était mort. Des examens, avait dit le médecin, des examens à Clermont. Mais il savait qu’elle ne reviendrait pas. Il avait dormi dans la grange cette nuit-là, n’était rentré qu’au matin dans la maison et l’avait trouvée si noire qu’il était sorti attendre dans la cour. Attendre. Que le jour passe. Qu’une faim vienne. Et puis il était parti marcher.
L’exploitation, c’était le fils maintenant. Mais le fils ne savait pas marcher, juste conduire, alors le père Chancenote allait seul.
Ce jour-là, il a suivi le ruisseau, cherchant la fraîcheur au bord des pierres vertes et grises. Et puis il est remonté jusqu’au grand pré pour voir comment se tenait le troupeau. Quand il s’est avancé, le bélier lui a tourné le dos. Il l’avait acheté il y a…, oh…, si longtemps qu’il en connaissait chaque brin de laine. Un vieux, presque aussi vieux que lui maintenant. Pas facile à tenir au début, il avait fallu montrer qui était le maître, mais un bon bélier, un bon chef de troupeau. Il y avait des mouches ce jour-là, trop de mouches, et trop d’humidité dans la chaleur. Les bêtes étaient nerveuses. Lasses et dures, opaques. Le vieux ne les aimait pas ainsi. Soudain le bélier s’est retourné, a regardé le vieux et a chargé.
On a retrouvé le père Chancenote le soir, quand le fils s’est inquiété de ne voir personne à la maison. On l’a retrouvé dans le pré, inconscient, le troupeau couché à l’autre bout, près de la barrière de la route.

Monsieur Chancenote, votre père a eu beaucoup de chance, il aurait pu mourir, a dit le médecin à l’hôpital.
Dix jours maintenant qu’il est rentré. Qu’il ne marche plus, ne pourra plus jamais marcher. Qu’il ne sort plus, ne pourra plus jamais sortir. Qu’il attend. Que le jour passe. Qu’une fin vienne.
Emmanuelle


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