Rosalie est assise sur son lit, ses mains posées sur ses cuisses. Dans sa bouche finit de fondre un Roudoudou, 5 heures sonnent au clocher du village.
Elle transpire, elle s'ennuie.
Elle voudrait le dernier disque de Sheila. Elle voudrait flirter. Elle voudrait partir en vacances au bord de la mer. Elle voudrait porter un prénom américain, pas celui ci trop tarte, c'est un prénom de grand-mère, assi laid qu'un napperon posé sur un guéridon.
Elle se lève, sort de sa chambre, se tient interdite sur le pas de la porte. L'ennui, la mollesse de ses 16 ans, sa peau grasse et paresseuse, ses cheveux ternes, ses poses... tout la cloue sur place, l'alourdit, la fige.
Elle surprend un rai de lumière, un bruit : tac, tac, tac, tac... Elle reconnaît le son de la machine à coudre de sa mère. Elle la rejoint d'un pas lent.
Julia travaille, la tête baissée, les yeux rivés sur l'aiguille qui avance dans le tissu. De sa main droite, elle en guide l'avancée, ses doigts sont posés pour mener sans retenir ; quelques fois, d'un mouvement rapide, elle imprime dans le déroulement une ou deux rotations légères. Son pied appuie à mesure sur la pédale.
Elle porte ses petites mules d'intérieur. La plante du pied chauffe sur la semelle. Sa cuisse se durcit à mesure que le temps passe. Ses yeux experts vont de l'aiguille à la couture, un bref mouvement sur la cannette, le SIN de SINGER en impression, ils reviennent sur le tissu, la couture. Ca dure des heures, c'est comme ça. Elle ne fait que ça.
Et puis, elle s'arrête, relève la tête, soupire. Quand elle attrape les ciseaux, c'est comme un coup de frais dans ses mains endolories. Ses doigts se détendent. Elle coupe le fil, elle pose les ciseaux. Elle prend sa nuque dans ses mains et surprend l'odeur montante et moite de ses aisselles. Et puis elle retire ses pieds de ses mules, les pose sur le linoléum. C'est doux, c'est comme un baume.
Ses jambes se détendent et le mouvement déplace la robe courte et dénude une cuisse. Elle sent que là aussi, c'est humide et puis aussi dans ses reins, et puis à la base des cheveux, et puis entre ses seins.
C'est chaud dans ses robes de Tergal, c'est chaud dans sa nuque qui se plie tout le jour sur sa machine, c'est chaud dans ses rêves de femme qu'elle n'a jamais dits à voix haute, dans la robe de chambre de ses maternités, dans la main qu'elle pose sur le front fiévreux de ses enfants malades ; c'est chaud dans le silence de ses samedis soirs, qand elle lit Nous Deux ou Intimité sur la chaise de Formica de la cusine ; c'est chaud dans ses colères de mère, dans le silence de sa maison, dans son temps qui passe.
Rosalie tape quelques coups discrets et la rejoint. Elle ne dit rien. Elle tripote les cheveux de sa mère en soupirant, elle s'assoit sur le lit et la regarde. Et Julia regarde Rosalie. Elles se taisent. Et puis :
La mère : alors, quoi ?
La fille : rien...
Julia se lève, prend la taille de sa fille et l'entoure de son mètre à mesurer. La jeune fille bougonne et puis se laisse faire. Les mains de la mère surprennent l'arrondi des hanches qui se dessine, la taille un peu grasse ; elle sent dans le ventre le bouillonnement des intestins, elle devinne la colonne qui continue vers les jambes un peu courtes.
Près de la bouche de la fille flotte encore l'odeur des Roudoudou. Dans la main que sa mère pose sur son épaule, flotte déjà celle de ce mercredi qui s'étire.