« J’ai né à la Pitié », c’est comme ça que tout a commencé : un mot d’enfant.
Je ne me souviens pas l’avoir prononcé mais ce dont je me souviens, c’est qu’on m’a raconté que ce mot d’enfant :
« j’ai né à la Pitié » était sorti de ma bouche. Façon de dire : mieux vaut faire envie que d’être bêtement née dans une maternité à Paris, même pas comme mes frères, à Marseille ou à Grenoble, même pas exotique.
Nous habitions au bord du bois de Vincennes, dans un quartier cossu d’une ville de la banlieue parisienne. J’y ai grandi mais je n’ai jamais réussi à y plonger des racines : Agnès Sorel, la Dame de beauté favorite de Charles VII, et la belle Gabrielle, celle d’Henri IV, ces emblèmes qui hantaient les lieux, n’ont jamais fait partie de mon univers. Je suis restée piphyte, seulement liée à la terre par deux fils ténus, l’un tendu vers la Saintonge et l’estuaire de la Gironde où avait grandi mon père et l’autre vers les confins du Limousin et de l’Auvergne d’où venait ma mère.
À l’âge où l’on commence à dire des mots compliqués, un de mes frères m’avait demandé, l’air malicieux, en me désignant l’aspirateur : « c’est quoi ça ? », « un rapispateur, c’est ça ? » avais-je triomphé. Et toute la famille de rigoler. Je m’étais pris les pieds dans le tapis de la langue. Elle devait encore beaucoup me faire trébucher. Pour apprendre à lire, je ne me souviens pas de difficultés particulières, et j’ai vécu ma première ivresse avec un « Oui-oui » de la bibliothèque rose. Mais ça a été plutôt dur d’apprendre à écrire. Surtout quand, à cinq ans tout juste atteints, on vous arrache d’un jardin d’Eden sous la protection d’une Mamie et on vous balance à l’école, direct au CP. Ça m’a rendue un peu souillon, condamnée au brouillon : je faisais des gros pâtés d’encre sur mes copies. Jamais prête pour le sergent major : heureusement, les bics sont arrivés.
Ma mère avait terminé à Paris des études commencées pendant la guerre à Clermont-Ferrand. Elle était médecin au service de santé scolaire et exerçait dans un secteur que l’abbé Pierre a rendu célèbre : pendant des années, tous les jours elle est partie travailler dans les écoles de Neuilly-sur-Marne, ses bidonvilles… Elle a exercé son métier jusqu’au bout malgré cette maladie qui l’a petit à petit précipitée dans le noir. Elle était très anxieuse de donner le change et j’ai eu conscience très tard de la difficulté de son métier et de la lourdeur de son handicap.
Mon père était plus cigale, parcourant des chemins de traverse : officier de marine en Indochine, inspecteur de la chasse à la baleine chez les Norvégiens, puis conseil en organisation du travail exerçant en franc-tireur. Il s’est toujours engagé dans la vie associative, acceptant diverses responsabilités d’administrateur d’associations de protection de l’enfance ou de clubs sportifs. En 68, il a tenté d’entraîner ses fils dans le mouvement, sans grand succès. C’est moi, sa fille, qui ai hérité de sa sensibilité gauchiste. Il m’a tiré du cocon d’une école privée catholique pour me pousser dans le grand bain d’un énorme lycée.
Ma mère m’a mis quelques livres dans les mains et je m’évadais en lisant un peu, surtout quand j’étais seule et qu’il n’y avait pas de télé – je suis déjà une enfant du petit écran ! Le français, c’était pas mon fort à l’école. Avec mon année et demie d’avance, j’étais trop jeune sans doute. Si vous rajoutez à ça l’humiliation infligée par une prof méprisante, surtout de l’effort fourni : pourtant je l’avais travaillé cet exposé sur Giraudoux ! Je dois mon salut à une pauvre petite rédaction saluée comme réussite inhabituelle en 4e et à Victor Hugo qui me valut une note fort honorable au bac : je ne savais pas grand-chose de lui, mais j’ai bien senti son texte. Je pouvais donc de temps en temps me faire confiance.
J’ai terminé mes études secondaires dans les odeurs d’après 68 : grèves de lycéens et manifs d’étudiants, manifestante inorganisée de base. J’ai choisi de préparer l’agro par élimination du reste, les sciences trop dures, la médecine et le business. Par goût pour les animaux aussi : il y avait eu la chèvre que mon grand-père maternel, chevillard à la Villette, m’avait offerte, les vaches et la bonne odeur d’étable à côté de chez ma grand-mère paternelle et les chevaux que j’aimais monter. Par le hasard du concours, et comme mes racines étaient aériennes, j’ai poursuivi mes études à Toulouse : j’y ai trouvé un groupe d’amis, tous un peu épiphytes comme moi, cherchant un idéal, cherchant à vivre autre chose, à vivre ailleurs. J’ai découvert la vie rurale dans les Pyrénées, pas n’importe laquelle, celle de la montagne, dure, que les femmes avaient quittée les premières et que les jeunes fuyaient alors, celle qui avait plus à voir avec le tiers-monde qu’avec les trente glorieuses. Mes radicelles s’arrachaient les unes après les autres, je ne savais plus où j’étais, ballon de baudruche, ballottée par le vent.
Nous devions rédiger un rapport de stage de fin d’études, stage que notre petit groupe avait décidé d’effectuer en « collectif ». Après six mois où nous avions tout partagé : la vie dure de la montagne, nos maigres ressources, notre travail, nos pires et nos meilleurs, j’ai découvert la difficulté et la satisfaction d’aboutir une « œuvre ». J’y ai goûté le plaisir du texte et j’ai été à l’aise là où certains de mes compagnons ont manqué de sombrer. Mais l’enseignement supérieur m’avait dégoûtée des stylos à encre, à bille, des crayons, des feutres, de tout ce que la main utilise pour écrire. C’est au traitement de texte que je devrais un peu plus tard de me réconcilier avec le texte.
Avec mon diplôme d’ingénieur, j’ai fait mon entrée dans la vie professionnelle en inaugurant les emplois aidés : ces fameuses trente glorieuses, c’était bien fini, on chômait. Pour moi c’était pas glorieux, j’étais jeune diplômée mais je chômais quand même, stagiaire Barre au SMIC. Alors quitte à être mal payée autant rigoler. Je suis devenue serveuse dans des restaurants alternatifs.
En participant à l’organisation d’un festival de rock alternatif lui aussi, j’ai rencontré les radios libres associatives, juste avant leur légalisation en 1981. Là, j’ai découvert que je pouvais parler, que ma voix pouvait être entendue. Un vertige ! Et un comble pour quelqu’un au sujet de qui un prof, un jour, avait dit « Elle est gentille, c’est dommage qu’on n'entende jamais le son de sa voix ! » Après deux ans de bénévolat à temps plein, je tire la langue. Je suis embauchée par le service public et je finis par réussir à en vivre. Je travaille à Toulouse puis à Montpellier. La radio que je réalise me ramène au texte : j’écris pratiquement tout ce que je dis au micro. Je vis pendant plusieurs années un rêve éveillé. Jusqu’à ce que la réalité se rappelle durement à moi. Élue au comité d’entreprise, je suis sanctionnée pour avoir choisi le mauvais camp lors d’une restructuration en défendant les plus menacés. Le conseil des prud’hommes, le tribunal administratif, toutes les instances sollicitées me donnent raison, je ne peux pas être virée mais je suis placardisée pendant deux ans, jusqu’à ce que je jette l’éponge et quitte l’entreprise. Je ne peux plus parler. Mais l’écriture a petit à petit pris la place laissée vacante, j’ai écrit pour des journaux, j’ai appris, j’y ai trouvé du bonheur, souvent dans des expériences collectives pour une presse créée en région par des passionnés.
Toutes ces aventures ne m’avaient toujours pas enracinée : j’ai rencontré l’homme de ma vie sous les tropiques alors que j’essayais de ne pas sombrer dans la déprime du placard. Je l’ai rejoint aux États-Unis. J’ai vécu dans une autre langue, j’ai perçu la vie sous un autre angle. Expatriée, je n’avais plus à me poser la question de mes racines, là-bas c’était clair, je n’étais pas d’ici ! J’étais protégée du monde, des autres. J’ai pu construire une vie affective, avoir un enfant. J’ai vécu ma grossesse loin de ma famille, de ma familiarité, en langue étrangère : j’ai eu la curieuse sensation, angoissante, d’être de l’autre côté du miroir et de ne pouvoir m’appuyer sur des certitudes, je craignais toujours de ne pas avoir compris ce qu’on m’expliquait. Alors, j’ai écrit. En anglais pour l’apprendre mieux, et puis en français. J’ai écrit, pour moi, pour celui que j’aime, pour l’enfant à venir. Avec mon écriture, j’avais quelque chose à leur offrir.
De retour en France, il a bien fallu que je sorte de ma tour de pierre, ça ne s’est pas fait sans mal, sans travail sur soi, comme on dit. J’ai pris le chemin de la vie associative locale. Et puis le « local » d’une commune de la banlieue clermontoise m’est rapidement paru trop uniforme. On n’y croisait pas d’étrangers, peu de différences. Au CRI, j’ai mieux respiré. Et quand j’ai découvert les ateliers d’écriture, j’y ai trouvé un moyen de partager le plaisir de l’écrit, d’entrer en relation avec d’autres et mon expérience a pu prendre de la chair, du corps.
Et je sais maintenant qu’il y a de multiples manières de faire entendre sa voix.
Corinne
Il y avait mon père, ma mère, ma sœur. Et puis il y a eu moi. Autour deux familles, nombreuses. L’une paysanne, accrochée à ses oliviers et son coin de terre calcaire. L’autre ouvrière, éclatée dans différents coins de France et parfois dans différents pays. Et partout il y avait des mots, des histoires contées, racontées, transformées, lues, écrites.
« Un jour qu’il faisait nuit
le tonnerre en silence
par des éclairs obscurs
signalait son absence.
Je dormais éveillé
couché droit dans mon lit
quand un jeune vieillard
sans me parler me dit :
Il fait en cette nuit
le plus beau jour du monde
pour naviguer sur terre
et chevaucher sur l’onde. »
Cette histoire vient d’un coin de cheminée, racontée à mon père par sa grand-mère. Puis contée par l’enfant devenu adulte à ses propres enfants. Elle a hypnotisé mon enfance, ouvrant sur le rêve, la surprise qui naît quand l’incompréhensible, l’illogique est traversé d’éclairs d’évidence, d’émerveillement. Avec elle s’est ouvert l’infini du jeu de la langue, des mondes qu’elle contient et de la complicité qu’elle crée.
Je pense avoir toujours vu des livres, même quand je ne savais pas ce qu’était un livre. Mon père en avait, en cherchait, en parlait, c’était et c’est toujours son monde, dans lequel je suis rentrée petit à petit. Apprendre à lire et à écrire s’est fait simplement, comme naturellement. Et pourtant je me souviens encore de façon très forte du moment où j’ai compris que savoir lire était un pouvoir extraordinaire. Fini de courir après un adulte mon livre à la main pour mendier qu’on me raconte une histoire. Je pouvais le faire seule, je ne dépendais plus de quiconque. C’est un sentiment de liberté et de force qui m’a envahie, il est toujours présent.
Ma mère nous a donné un autre monde que celui de la lecture, et je crois bien que c’est celui de l’écriture. Avec des papiers de toutes les couleurs et de tous les styles, des crayons, des feutres, des peintures, des portes de placards transformées en tableaux que nous barbouillions allègrement de craies de couleur. Elle nous a offert la possibilité de faire, d’expérimenter. De ne pas nous poser la question : « Est-ce que je peux, est-ce que j’ai le droit ? » Alors cette question, jamais je ne me la suis posée, laisser une trace sur un papier est si facile.
Et puis il y avait le monde, les rues, les marchés, les cafés, les gens venus d’ailleurs, les rencontres. Au sein de la famille déjà, grâce à une de mes tantes africaine.
Sali me fascinait. Chez elle tout était différent. Sa couleur, sa coiffure, sa voix, ses bijoux, ses vêtements, ses gestes, ses mouvements, ses attitudes. Elle était là, dans la maison, mêlée au monde, accueillie par certains, repoussée par d’autres. Analphabète, elle refusait, m’a-t-on dit depuis, d’apprendre à lire et à écrire. Sans doute ne se sentait-elle que de passage dans notre langue, dans notre monde. Un passage de quelques années, avant qu’elle décide de ne plus accompagner mon oncle et mes cousins pendant leur séjour d’été en France. À qui a-t-elle manqué ? Il y a des questions qu’on ne pose pas. Pour moi, ces séjours étaient des semaines magiques pendant lesquelles j’aurais aimé ne jamais avoir à dormir. À l’heure du coucher, je me glissais quand je le pouvais sous la table pour continuer à écouter encore. Puis à la fin des vacances, tout le monde repartait, loin, très loin. Et c’était le temps des lettres écrites et attendues comme des trésors.
De ma scolarité j’ai peu de souvenirs sauf celui d’un profond ennui. Rien de ce qui avait un intérêt n’arrivait à s’introduire entre les murs des salles de classe. En tout cas, je ne l’ai pas vu. Les dessins comme ci, les poèmes comme ça, les chiffres dans le bon ordre et séparés des couleurs… On se plie, on suit et on attend que ça se termine.
Deux ou trois tentatives avortées d’études supérieures et quelques petits boulots plus tard, je suis revenue au monde des livres en devenant libraire. Acheter, vendre, lire parfois, survoler souvent, aimer ou détester les clients, c’est tout un monde.
Avignon, Bordeaux, Marseille, Montpellier, un jour j’ai fait un plus grand saut et j’ai passé les frontières. Pour aller vivre deux ans en Hongrie. Cette fois c’était à moi de comprendre et de me faire comprendre. Et pendant plusieurs mois, je me suis sentie comme muette face à cette langue si difficile à apprendre. Parler, lire, écrire, toute cette belle force qui me semblait naturelle avait disparu. De pauvres miettes n’en ont été reconquises qu’au prix de gros efforts. Et les gens sur place ne se rendent pas toujours compte des difficultés que rencontrent ceux qui arrivent dans leur pays… Par chance, il y avait Djamel, un Algérien installé là depuis vingt ans. C’est lui qui a expliqué, montré au petit groupe de francophones qui s’est trouvé là-bas, c’est lui qui nous a guidés, qui nous a accompagnés. C’est avec lui que nous avons pu rire de nos soucis, de nos erreurs. Et en échange, nous lui apportions des mots, des chansons, des blagues, des parties de belote. Un petit bout de territoire commun où nous nous sentions bien. Puis j’ai vécu en Allemagne, j’ai appris une nouvelle langue, décrypté de nouveaux codes.
Revenue en France j’avais changé. Je m’en suis rendu compte petit à petit. Les gens d’ailleurs, quel que soit l’ailleurs, pays, culture, milieu social, éducation…, ne me semblaient plus être seulement des « morceaux » d’exotisme qu’on regarde de plus ou moins loin. Nous avions des choses à partager, à nous apprendre mutuellement. Moi aussi j’étais l’ailleurs pour eux.
En arrivant à Clermont, j’ai cherché du travail en librairie, c’était mon métier après tout. Je n’en ai pas trouvé et au fond cela m’arrangeait. Je n’avais plus envie, et je n’étais sans doute plus capable, de travailler pour un patron. Et puis, j’avais un projet, un peu fou, un peu irréaliste et pour cela passionnant : m’établir comme écrivain public.
J’ai remué mes idées, dans un sens puis dans l’autre, contacté des gens un peu partout en France. J’ai même suivi une formation pour créateurs d’entreprise très utile, en particulier pour être convaincue de ce que je ne voulais pas faire. Une entreprise par exemple ! J’ai créé une association, pour être plus libre, pour pouvoir prendre mon temps et surtout travailler avec d’autres. Elle s’est appelée ÉCRITS et un nouveau voyage a commencé.
Je participais à des ateliers d’écriture. J’y retrouvais le jeu avec les mots, la surprise et le plaisir du groupe. Un jour j’ai découvert le CRI. Dans d’autres associations, j’avais été rebutée par le bénévolat béni-oui-oui, par l’aspect collant des bons sentiments. Là, il y avait quelque chose de différent. Un respect de tous, une équipe où chacun, salarié, apprenant, bénévole, est indispensable au travail qui se fait en commun, qui n’a de sens que parce que commun. Une porte s’ouvrait, j’ai eu envie de la franchir. J’ai commencé à accompagner des apprenants en ayant, au début, aussi peur qu’eux, et je me suis formée petit à petit. Une formation à l’animation d’ateliers d’écriture m’a permis de passer de l’autre côté, de celui qui mène le jeu et l’offre à d’autres. Et puis j’y ai rencontré Corinne, qui faisait de l’accompagnement à la rédaction de récits de vie, dont les centres d’intérêts, les questionnements et les envies étaient proches des miens. Nous avons fait nos premières armes d’animatrices d’ateliers auprès d’apprenants du CRI et avons décidé de travailler ensemble au sein d’ÉCRITS. Depuis quatre ans maintenant l’aventure continue et s’enrichit.
Dire le monde et entendre ce que les autres peuvent m’en dire, dans un joyeux partage de la langue, voilà ce que je veux continuer à faire. On ne change pas ses amours d’enfance…
Emmanuelle