
Voici quelques-uns des textes écrits cette année à Camille Claudel et affichés au sein de l'exposition consacrée jusqu'au 27 avril 2007 aux travaux réalisés dans les différents ateliers du centre.
Tombe l’encre de chine
Au-dessus de la feuille blanche
Coule et serpente
Habite le vide
Et dessine une histoire
Noëlle
La tache au fond du cœur a toujours un parfum d’enfance
Le petit bonhomme, cinq ans, court à travers la vie.
Au dessus de lui, le ciel et sa couronne de chevalier.
Il brave nuages, tempêtes et forêts.
Dans ce monde, il se fait fête.
Héros insouciant, il galope.
Ses yeux sont la magie, l’audace et la candeur.
Puis, il TOMBE.
La blessure est brutale, vivace, laide.
C’est une marque large, plate, indélébile.
Elle s’inscrit à l’encre noire.
En lui, dans son sang, son corps, ses veines.
Elle S’INSCRIT.
Il n’a pas dit aux autres, les trop grands.
De l’extérieur, la blessure s’effiloche, se réduit, puis on la voit à peine.
Une TRAÎNÉE DE CRAIE dans le regard.
Mais lui, à l’intérieur, il devient PLUIE.
Des gouttelettes envahissent sa vie.
Pluie de PLEURS, dispersion des SONGES, taches de PEINE.
À l’intérieur, il CRIE.
Explosion de pétards et d’incendies.
Il zigzague entre PRÉCIPICES et FOLIE.
Caroline
C'est dans un brouillard épais que j'avance. Je marche sur le sentier boueux, la neige a fondu, j'ai déjà parcouru une dizaine de kilomètres, j'ai chaud, je me sens bien. Je pense arriver au col dans peu de temps.
Ensuite ce sera la descente.
Brusquement les conditions météorologiques changent. Je progresse maintenant dans une bourrasque de vent et de neige, on dirait que la nuit va tomber, l'environnement devient hostile, je pense que je me suis perdue. Je commence à regretter d'avoir entrepris cette sortie. Je marche encore pour ne pas me refroidir, m'arrêter n'est pas envisageable, j'ai l'impression de vivre un cauchemar. Je voudrais me reposer, j'ai la gorge sèche.
Une envie de me laisser happer par les éléments, une envie de m'inscrire sans contrainte dans le paysage et me voilà en suspend…
Un bruit de moteur me signifie tout à coup la proximité d'une route, retour vers une autre réalité.
Monique
Il me semble voir de loin trois bâtiments noirs, autour d’eux, des masses compactes de groupes humains, des chiens, tout cela dans un paysage de neige. Je vois la pénibilité, l’envie de faire corps, la froidure, la détresse, la peur, l’horreur, l’incrédulité, la résignation. Ils attendent, puis entrent lentement dans les baraques. Je les vois, tout nus, crânes rasés, exprimant tous la même angoisse. Je ressens le silence lourd qui pèse sur leur destinée. Puis dans un fracas de jets, l’eau mortelle qui tombe et les fait succomber. Et pour finir, cette coulure noire au sortir d’un caniveau, c’est leur sang, c’est leur vie, c’est l’impensable et pourtant…
Monique
C’est une photographie en noir et blanc, jaunie par le temps, aux bords dentelés, elle représente quatre personnes parmi les trois générations qui m’ont précédées. C’est un bref instant de leur vie que je tiens entre mes doigts et pourtant si chargé d’émotion. Une arrière grand-mère, que je n’ai pas connue, une coiffe de toile sur la tête est assise sur le banc de pierre installé contre le mur de la maison, près d’un arbre fruitier ; à côté d’elle, sa belle-fille, ma grand-mère, une grande femme au chignon déjà grisonnant, le visage sévère, disparue rapidement de nos souvenirs d’enfant.
À leurs pieds, assis à même le sol au bord de la route, les jambes allongées sur des grandes dalles de pierre, mon père, en short, à peine un adolescent, blond, le visage encore rond et lisse de l’enfance, et sa sœur aînée, ma tante, vêtue d’une robe légère, institutrice, futur professeur de mathématiques.
Qui est derrière l’objectif ? Ça ne peut pas être mon grand-père, gazé à la guerre, il est mort depuis longtemps. Un autre parent ? une amie de ma tante ? C’est un familier très certainement ; ils sont détendus, leur attitude est naturelle.
J’imagine que c’est dimanche, un début d’après-midi d’été ; les ombres sont à peine visibles, le commerce n’est pas fermé, j’en suis sûre, mais à cette heure, les clients sont rares et ce calme momentané leur permet de prendre une pause au soleil. J’observe leur visage, je scrute chaque détail ; de qui me viennent ces yeux, ce nez, cette bouche ? Je m’arrête plus particulièrement sur mon père, cet absent, plus présent qu’un vivant ; il ignore que dans quinze ans, le temps d’ébaucher son troisième enfant, il rejoindra brutalement et prématurément ses ancêtres. Nous n’avons pas eu le temps de nous connaître, beaucoup de regrets qui un jour s’en sont allés. J’aime l’idée que tous continuent de vivre à travers moi, il ne peut pas en être autrement puisque sans eux, je ne serais pas là.
Je suis un des résultats de leur vie, s’ils me rencontraient aujourd’hui, si d’un coup de baguette magique j’avais le pouvoir d’animer mes quatre parents, tels qu’il sont sur la photographie, quel regard porteraient-ils sur moi ? catastrophé ?
Par contre, oh mes aïeux, quel embrouillamini ! sur la base de nos âges respectifs je serais la sœur aînée de ma grand-mère, la jeune grand-mère ou la vieille mère de mon père, et il se découvrirait arrière grand-père avant d’avoir eu du poil au menton, oh mes aïeux ! restez dans les cieux.
Noëlle
Celle qui, accoudée sur le bord de la fenêtre bouche bée récoltait les nouvelles semées qui passaient
Celle qui se raconte à travers ses dents ; une canine et une dent de sagesse ne sont jamais sorties ; elles sont là en elle avec son côté guerrier et sa part juste qui s’entremêlent…
Celui qui fuit à travers ses ronds de fumée…
Sa cigarette comme un phare dans l’ailleurs de la nuit.
Celle qui reste trop transparente.
Celui qui trop obscur.
Celle qui est opaque.
Celui qui n’a pas peur de briller, même si ça éblouit.
Celle qui aime être séduite.
Celle qui n’avait plus de mains.
Celle qui ne savait pas recevoir.
Celui qui est amoureux de l’amour.
Celui qui collectionne les sons.
Celui qui se raconte en suspension.
Celui qui mime le langage des plantes entre terre et air.
Celui qui dit sans cesse « c’est drôle » lorsque apparaît un mystère.
Celui qui se réchauffe dans l’eau amniotique de la terre.
Celui qui a pris feu.
Celui et celles qui se rappellent.
Celui qui change sans cesse la teinte de ses lunettes.
Celui qui vit sans chaussettes.
Celle qui était celui qui était…
Celle qui fuyait son ombre.
Celle qui cherchait dans la matière, la substance de ses pensées.
Celle qui cherche le silence pour mieux écouter.
Ceux qui essayent de retrouver la couleur du passé. Leur cheval ?
Était-il blanc, noir ou gris ?
Blanc de la mémoire. Peut-être faudrait-il retrouver son nom ?
Ceux qui restent à jamais derrière la vitre muette d’une photo, de l’autre côté.
Celle qui est devenue un mythe.
Celui qui, à coups de récits et de verres d’eau fuyait la mémoire des tranchées inscrite dans sa rétine.
Celle qui un matin, dit adieu à sa maison et à ses moindres recoins.
Sandrine
Elle aimait retourner dans le village de son enfance. Laisser la ville derrière soi, les feux, les gens, le mouvement et doucement retrouver la clef des champs… Le clocher, la rangée de peupliers, le petit ruisseau, une belle terre brune parsemée de neige, tout était là, à la même place, immuable comme chaque dimanche… Étrange, lorsqu’elle s’assoupissait dans ce car qui la ramenait vers ses racines, elle se réveillait toujours au même instant… Après le paysage, retrouver les visages, celui de sa mère, de sa grand-mère, s’apercevoir avec bonheur qu’ils n’avaient pas changé, que les rides n’étaient pas plus nombreuses, pas plus profondes, se rassurer, aimer se retrouver enfant, se sentir protégée. Ensuite, partir à la découverte de la maison, ouvrir les tiroirs, les portes des armoires, vérifier que chaque chose était à sa place, et surtout retrouver la lettre de son petit ami. La dernière fois, elle l’avait égarée. L’avait-elle laissée dans son livre de chevet, dans la poche du tablier qu’elle avait suspendu derrière la porte du cagibi ? Elle avait dormi en la cachant sous son oreiller et son cœur battait la chamade, à l’idée que peut-être sa mère l’avait trouvée. À l’arrivée du car, elle courut vers la maison, grand-mère ouvrit grand la porte, lui tendit les bras et au moment de l’embrassade, elle sentit les doigts rugueux lui glisser un papier plié et rencontra un regard complice. Tout allait bien, un autre beau dimanche se profilait.
Texte à trois voix, (M, N et S)