(organisé les 17 et 18 mai 2008, à Theix dans le Puy de Dôme, avec les centres Camille Claudel et Anatole France de la DAJL de Clermont-Ferrand)
C’est au bout du chemin que nous allons écrire.




Cueillette de fragments,
tout d’abord dans un très beau texte de Pierre Lieutaghi (Le vent…)
puis dans la nature environnante.
Sous la lumière du vent,
les couleurs renaissent
dans la forêt.
La pierre,
immobile,
enseigne les ténèbres.
……………
Regarder l’ombre
aller recueillir les ténèbres
Contre l’intarissable sécheresse
savoir donner ses larmes
Abandonner tout
pour devenir.
……………
Midi.
Face à la bétonnière,
Un chant d’oiseau.
Aline

Un papillon blanc se dirige droit vers le jardin potager abandonné, envahis d’herbes folles.
Je regarde le pré couvert de pâquerettes dont les corolles sont tournées vers le soleil. Je lève le visage vers lui et respire profondément le parfum des genêts.
Dans la pénombre du sous-bois, la terre est feutrée. Un cercle de branchage attend, placé là par quelque esprit de la forêt.
De la forêt mystérieuse une forme humaine a surgit brusquement.
Je m’approche de l’arbre, je vois le vert tendre de ses jeunes pousses, je touche son écorce rugueuse et moussue et j’écoute le vent dans les branches.
Je décide de monter en haut du cerisier, sans peur du vide, là où les branches sont si minces que le poids du corps fait ployer l’arbre de côté.
A l’heure de la promenade, le doux babillage des oiseaux berce ma rêverie. L’envol soudain d’un couple de tourterelles me fait sursauter et presse mon cœur d’une grande inquiétude.
J’ai lu des signes imprimés sur quelques vieux troncs. En perçant la substance du monde, je me suis rendu compte que les arbres étaient vivants.
Arbre magnifique qui plonge ses racines dans mon passé et tire ses branches vers mes possibles ; Il entoure mon être et mon âme. Je sais que c’est lui, l’arbre cosmique.
La forêt est mouvante. Comment accéder à son essence ?
Sa connaissance est impossible, incertaine parce que fragmentaire.
Anne
Du vent et des arbres
Le vent, ce familier du ciel, me parle à l'oreille tandis que les oiseaux accompagnent de leur musique cette confidence. Les nuages, trouvant parfois tristesse à cette chorale, se mettent à pleurer.
Pourquoi le vent ? Est-ce pour soulever les feuilles et voir ce qu'il y a dessous ? Pour écarter les branches afin que le soleil puisse réchauffer le tapis d'humus et se reposer sur la mousse ? Est-ce pour taquiner les oiseaux ? Faire une niche aux poules en leur retroussant les plumes de la queue ? Est-ce pour faire avancer nos voiliers ? Est-ce pour nous caresser la joue, nous faisant croire à sa tendresse alors qu'il fait chavirer nos embarcations quelquefois, qu'il renverse arbres et toitures, nous frigorifie et nous remplit d'effroi ? Pourquoi le vent ?
La forêt : des arbres des arbres des arbres généralement regroupés par espèces mais quelquefois mêlés, un hêtre tout près d'un chêne ou d'un sapin, ignorant l'ostracisme et pratiquant une sorte de fraternité. Des écureuils dont la forêt est la raison de vivre (et aussi la raison de vivres). Et puis les champignons, à la taille bien modeste ; mais ils sont là, têtus et revendiquant leur place parmi les géants.
Les arbres. Pour nous, tous des arbres. Cependant les conifères, qui montent droit en direction du ciel, regardent comme des étrangers leurs congénères au tronc tordu et aux feuilles bizarrement dentelées qui jaunissent dès automne venu, se détachent de leur arbre et tombent à l'annonce de l'hiver. Eux, pins et sapins, n'abandonnent leurs aiguilles que lorsque celles-ci sont vraiment mortes car, bien sûr, il faut bien faire de l'humus pour les prochaines générations.
Les arbres protègent la terre d'un soleil trop ardent. Cependant, comme il faut bien que l'herbe pousse, que les différentes tiges fleurissent, alors, généralement, ils laissent entre eux quelques espaces.
Les arbres, vous le savez, sont des êtres vivants, vivants et croyants peut-être, religieux. De toutes leurs racines ils s'accrochent à la terre, de toutes leurs branches se tendent vers le ciel. Un jour sans doute ils y emporteront la planète.
Nous ne voyons de la forêt que le dessous. Les oiseaux, eux, ont inventé les ailes (bien avant les hommes) pour voir, de haut, tous ces arbres assemblés. Et les arbres regardent le ciel, les nuages et d'où vient le vent. Pour en revenir aux oiseaux, les hommes, les observant, se sont dit : « Pas bêtes, ceux-là, si nous en faisions autant ? » Et après mûres réflexions, après bien des calculs ils se sont, à leur tour, senti pousser des ailes.
Mourir. Et après ? Nos cellules s'éparpillent et se mêlent à la sève des végétaux, nourrissent les plantes, s'élèvent dans les tiges et les troncs, s'immiscent dans les feuilles d'où le soleil les absorbe et elles deviennent nuages, nuages qui voyagent grâce aux vents, puis un jour, avec la pluie, retombent sur les collines, les champs, les jardins. Alors tout recommence.
Michèle
Du vent
Le vent agite les feuilles des arbres amenant une variation de couleurs : «Voyez comme je tremble et vous invite à aller plus loin, plus loin, au bout de l'horizon. »
Il enfle et survole la cime des arbres, cet horizon de verdure, en ondes frémissantes et chassant nos soucis.
Chaque arbre porte un nom : chêne, frêne, hêtre, orme, charme. Quelle élégance à l'écoute de leur sonorité ! C'est le chant du vent qui les nomme ainsi.
Puisque le vent passe partout pourquoi ne reste-t-il pas toujours léger, doux, câlin ?
Il est malin, le vent, il entraîne la graine plus loin.
Et voilà qu'il arrive, léger, fier de se faire sentir, le vent. Doux et puis il s'enfle, entraîne les nuages blancs gris ou noirs. Il peut rester un moment ainsi, s'intensifier ou ramener le soleil.
Toute une forêt de hêtres, de mélèzes, de chênes, de sapins, entoure la grande prairie. Une tache sombre sur une plaque ensoleillée.
Le vent agite les feuilles des arbres. Léger, il caresse en frissons successifs le vert nervuré des branches. Cette agitation crée une variation de couleurs. Ce mouvement continu alerte I'œil et semble dire : « Regardez comme je tremble, je vous invite à aller plus loin, au bout de l'horizon. »
Le vent devient plus fort, survole les arbres des forêts, cet océan vert. Les hautes branches se courbent, reviennent à leur position première. On dirait une onde frémissante, bienfaitrice, emmenant nos soucis du moment. Outre la fraîcheur reçue au visage il nous envoie une impression soutenue de bien-être et nous invite vers d'autres lieux.
Pierre
Très tôt le matin avait recouvert le jardin d’un givre léger de mots qu’elle ignorait. Tous ces arbres, ces herbes, ces fleurs avaient des noms. Mais à quoi bon ! Elle avait besoin d’eux. Ils le savaient et lui pardonnaient.
La rosée dans les prés et elle, les pieds immergés comme cette énorme pierre, un mystère !. Elle fait partie de cette nature. Assise à humer les odeurs. La terre a défait son épaisse chevelure. Tant de volonté la laisse hébétée.
Le vert. Tant de vert ! Plus qu’on ne peut en retenir. Du vert en bas, du vert en haut, des dégradés plus qu’il n’en faut. Les pins en tribus, des grands, des gros. Avec du lierre qui s’accroche, s’agrippe tant qu’il peut. Sa vie en dépend et le pin- parasol s’en émeut. Et de la mousse si douce, comme un duvet, ou plus desséchée comme de la corne qu’il aurait au pied.
Tant de jaune ici. Presque une orgie ! Les genêts d’abord, provocants tellement ils sont grands. Le bouton d’or et son jaune plus rouge. Le pissenlit aussi quand il a trop poussé, la tête en épi. C’est qu’il veut exister aussi ! Et ces merveilles si petites « Véronique » qu’on dirait qu’elles nous invitent à se coucher dedans car elles, elles murmurent des chants.
Le petit cerisier, au milieu des ronces, avait décidé que, cette année, il aurait quelques fruits. Mais pas moyen de s’en approcher. Pour les goûter, il faudrait faire violence à cette horde d’épines qui, en méchantes voisines, ne voulaient pas partager.
Depuis quelques heures les nuages manigançaient et cela se voyait. Le bleu du ciel était en partie recouvert par du gris voire du noir et l’herbe penchait de désespoir.
C’est la danse de toutes les renaissances. Les arbres, en amis, à toute la nature ont dit, qu’il est l’heure de se retrouver pour préparer la fête de l’été.
Christiane
Poser son carré dans un coin de nature décrire ce qu’on y voit…
Le monde est vraiment trop grand. J'ai voulu le concentrer en un cadre, rectangle de papier blanc de trente-cinq centimètres sur vingt-cinq avec un rebord de trois centimètres que j'ai déposé sur le sol dans un coin du parc : le monde en résumé. -Vous qui apparaissez dans mon rectangle de papier, qui êtes-vous ?
- Moi, dit une forme inégale, blanchâtre et dure dans l'angle supérieur gauche du cadre, je suis un caillou, un gros caillou. - Moi aussi, moi aussi, moi aussi, clame dans l'angle inférieur droit tout un groupe de petites formes semblables, mais nous sommes de petits cailloux. Lui, là, ce n'est jamais qu'un moyen caillou et non un grand comme il le prétend.
- Nous, marmonnent ensemble des tiges vertes éparses inégalement sur toute la surface, nous sommes des herbes, ce que vous appelez gazon dans vos jardins d'agrément et chiendent dans vos potagers.
- Moi, brin de paille ou de foin, comme vous voudrez, en tout cas tige morte d'une quelconque herbacée, victime d'un de vos employés dits d'entretien. En fait d'entretenir ils tuent.
En bas, du côté gauche du rectangle, partie de rocher qui affleure. Un ver de terre s'y contorsionne, cherchant à se soustraire aux brûlures du soleil.
- Quant à moi, maugrée un morceau d'écorce, je suis apparenté à votre satané rectangle car c'est bien avec la peau de quelques parents à moi que vous avez la méchanceté de fabriquer votre papier.
Sur le cadre blanc une coccinelle écarte ses ailes comme pour s'enfuir.
Dans l'angle supérieur droit une fine tige rigide, surmontée d'une seule feuille minuscule, murmure timidement :
- Je suis un des derniers-nés de ce géant que vous voyez là-bas.
- Ce hêtre ?
Haussant le ton :
- Parfaitement, ce hêtre et quand enfin vous partirez ayez soin d'emporter avec vous votre déchet et surtout de ne pas me piétiner avec vos sales chaussures car j'ai grande envie de devenir aussi haut que mon père. Peut-être alors, pour vous remercier, vous abriterai-je de mon ombre.
Une fourmi sort du cadre, dignement et sans rien dire.
Michèle
C’est un tableau de maître. Du vert, quelques pâquerettes. Au centre, un tout petit pissenlit qui n’a pas grandi. Les fleurs blanches au cœur jauni sortent du tableau comme un cri. L’une d’elles a perdu quelques pétales, une blessure ancienne car elle dit qu’elle n’a plus mal. Au pied de chaque adulte, une plus jeune ou un bouton avec la queue duveteuse, tremblante comme des jambes encore jeunes, cherchant l’ancrage dans cette terre mère qui a traversé tous les âges. Des herbes folles aussi mais pas autant qu’on le dit. Un petit bout de bois noueux comme à chaque fois qu’il perd le reste de soi. Une épine de pin lui donne la main et la fourmi qui trotte dessus est le seul animal de ce moment au vert tant et plus. Le vent inattendu embrasse ce bout de nature qui n’a plus le temps de se cacher. S’il le faut, l’orage saura les épargner ou donnera à voir, en fenêtre ouverte, un tableau similaire un peu plus tard.
Christiane
Tableau
Un carré de pâquerettes attire mon attention. Deux belles fleurs, hautes sur leur tige, dominent cinq plus petites en dessous d'elles. Une grande, esseulée, se laisse admirer. Un groupe de quatre semble converser. Sur une grande tige une autre tourne sa fleur vers l'extérieur.
On pourrait transposer ce spectacle de la nature en un tableau vivant : deux animatrices devant un parterre d'adhérents. Cinq écoutent sagement, quatre parlent entre eux, une autre ne prête attention qu'à elle-même, se recoiffant sans cesse, une enfin est déjà attirée visiblement vers l'extérieur.
Les pâquerettes, au milieu de ce carré, forment un merveilleux tableau aux couleurs vives : du blanc, du jaune, du vert. Elles reçoivent la visite des coccinelles et des libellules. Beau tableau de nature en cette prairie ensoleillée.
Pierre
Et maintenant, confortablement installés à l’intérieur,
il faut imaginer ce qu’il pourrait y avoir
autour du carré dans la nature ...
Et tout autour ?
Le carré de pâquerettes est une infime partie de la vaste prairie elle-même couverte de ces mêmes fleurs blanche et jaune. Cernée, en haut par un bois garni de fûts déjà conséquents de sapins, hêtres, frênes, châtaigniers, cette prairie descend doucement vers d'autres bouquets d'arbres. Elle continue à droite et à gauche, elle se garnit d'autres arbres un peu plus bas. Au-dessus de la cime des arbres une ligne de monts boisés se détache dans le ciel bleu et blanc.
Que devient ce tableau vivant dans cette vaste étendue ? Une infime scène à l'issue d'un meeting populaire où chaque groupe d'individus circule, se détache, se resserre, s'éclaircit. La sortie d'un stade à la fin d'un grand match. Toute manifestation d'envergure pour admettre autant de personnages.
Le plus beau tableau de cette immense prairie reste le carré de pâquerettes.
Pierre
Sur un côté, une rangée d’arbres aux feuilles petites regroupées en bouquets. L’un d’eux a l’écorce blessée. Il se tord vers le ciel comme pour se faire pardonner. Et juste à côté, un confrère plus jeune qui veut le réconforter. À leurs pieds de si petites fleurs blanches au cœur presque pas dessiné dans la foule des herbes plus ou moins desséchées. Ils sont plusieurs ainsi, ils forment une haie et à les regarder de près on sait qu’ils ont voyagé.
Plus loin, faisant barrage, le plus vieux ou le centenaire d’âge. Il a presque atteint le ciel, il pousse les nuages. Ses branches pourraient, pour des colonies, se transformer en abris. Là- haut, les oiseaux y ont-ils leur nid ? A côté, un pin en forme de sapin et l’émulation rampante. Quel est celui des deux qui, le premier, saluera les dieux ? En bas, plus près, les genêts s’agitent, ils veulent danser. Ils ont mis cet habit jaune que mai leur recommande et font des vagues pour embrasser l’herbe à leurs pieds. Attention ! Musique l’instant rêve la trêve de tous les tourments.
Christiane
À présent, une question se pose, inspirée par les voisins proches, des chercheurs de l’INRA de Theix : Qu’est-ce qui fait éclore les bourgeons au printemps ?
Qu’est-ce qui fait éclore les bourgeons
pousser le gazon
mûrir les melons
éclater les marrons ?
Qu’est-ce qui fait crever le plancton ?
Qu’est-ce qui fait sortir les champignons ?
Qu’est-ce qui fait sauter les moutons
voler les hannetons
ramper les limaçons
chanter les oisillons ?
Qu’est-ce qui fait rire les dragons ?
Qu’est-ce qui fait pleurer le hérisson ?
Qu’est-ce qui fait mentir les polissons
courir les garçons
siffler le maçon
danser tonton .
C’est la vie, p’tit con !
Mais qu’est-ce qui fait fondre les glaçons ?
Aline
C’est l’envie, mais oui ! De vivre ardemment. Éclore c’est naître depuis la nuit des temps. L’amibe a dit à la pierre qu’il fait bon sortir du néant. Le hasard et la nécessité et le plaisir est apparu avec le besoin de se renouveler. Les corps par l’hiver ont été apaisés. Certains en sont morts mais d’autres en sont encore tout excités. Le printemps c’est le moment de tout recommencer. Encore une fois pour toujours mieux s’adapter au reste du monde, à la diversité. Les bourgeons avec les fleurs et les fruits en gestation comme une promesse de richesse mais à l’intérieur du vivant. Et moi je suis tombée dedans.
Christiane
Pendant l'hiver la sève s'accumule dans les racines, prête à sortir aux premiers rayons du soleil. Les bourgeons se forment timidement, attendant une température plus clémente. L'afflux de sève le fait éclater. Les petites feuilles apparaissent annonçant le printemps.
La Savoie vous rêver. Elle est là mais lointaine. On échafaude de nombreux itinéraires, on rêve de meilleurs lieux où séjourner. Le sujet vous tient à cœur, les idées se précisent : la période, ce qu'il faudra absolument voir... Tout se décante et arrive le jour prévu du départ. Le merveilleux voyage commence.
Comme le bourgeon à son heure éclot, le projet arrive à sa réalisation.
Pierre
Des fragments s’accumulent sur les tables.
Le soleil chauffe doucement un lichen qui se prélassait là.
La brûlure a laissé une trace rebelle.
Un papier couvre en partie cette forêt chargée de sommets et d’espaces.
L’écorce est un petit miracle.
Derrières les grandes fenêtres, j’aperçois une touffe de plantain.
La disparition mystérieuse de l’escargot aux lueurs du crépuscule.
Cette femme d’Arfeuille semblable à un bout de bois brûlé, était au comptoir du café.
Je fus autrefois touché d’un profond déplaisir en voyant sa face défigurée par la brûlure d’un mégot de cigarette.
Elle me dit qu’elle est née dans cette maison, que chaque parcelle de forêt, chaque copeau de bois même lui appartient.
C’est un fragment de la plus longue tresse faite de brin d’herbe.
Anne

Pour commencer par écouter à nouveau. Le mot mousse se marie avec douce répétait l’écho.
La pierre est un ingrédient, au bout de laquelle, sur son nuage, chaque main se fait la belle.
C’est ainsi qu’à contre-jour du silence, le paragraphe a revêtu son écorce et il danse.
Alors la pomme de pin a chanté sa participation. Ainsi j’ai appris la passion.
Le morceau de l’infini a lui aussi une branche. Il me l’a dit.
Il faut vivre ce que nous n’avons pas. Le bouton d’or et le pissenlit faisaient des phrases en s’amusant au lit.
Puis le myosotis est revenu. Seule la musique lui a plu.
Avec ça, la scabieuse prétentieuse affirme que le poème respire avec ses mains.
Et toi, plume ta vie, lumière qui habite la lumière. Et souris !
Christiane

Des mots s’accumulent en listes,
en phrases,
en tableaux,
en textes…
Une petite brise, un soir d'été,
M'apporte une odeur d'herbe séché
De pâquerettes jaune et blanche coupées.
Un épisode de ce jour d'ouragan
Une étendue de fleurs de pissenlits
Étalées sans vie au bord d'un champ.
J'ai vécu plusieurs fois ce mois de mai
Où la montagne, tout en jaune fleurie
Célèbre précisément la fête de genêts.
Je les suivais sur cette terre mes aïeux
Mes parents, frères, sœurs, oncles et tantes
Et je découvre en mots précis que j'existais.
C'est dans un brouillard épais et froid
Que je heurte une grosse branche ruisselante
Portion d'un arbre de cette immense forêt.
En continuant sur un fragment de rocher
Je découvre un lit de jolis cailloux marbrés,
Journée riche en émotions.
Il me semble qu'un poème court
C'est comme une fleur épanouie
Au milieu d'un bouquet garni.
Pierre
Matière
Tandis que je marche dans la campagne je réfléchis à la matière de mon œuvre prochaine. Écrire est l'acte le plus riche. À peine posé son encre sur le papier, à peine entamé un récit on peut faire d'un bout de mégot un poème.
Les fautes de français n'ont aucune importance, pourvu que le texte soit poétique. Ce bourgeon de sapin n'en a cure, restant, quoi qu'il en soit, une part de vie. Cependant la langue, pure convention, risque de mourir à défaut de règles.
J'ai buté sur un morceau d'écorce. Je suis tombée et j'ai failli me faire écraser par cette charrette qui maintenant s'éloigne. Un éclat de verre m'a crevé un œil, me privant désormais d'un regard séduisant et, partant, peut-être d'un style séduisant. C'est la faute de Damien qui n'a pas ramassé les débris de la bouteille qu'il a cassée hier. Damien, cette andouille !
On injurie perpétuellement ceux qu'on aime, on n'a pas le choix, on doit aux autres la politesse cette éternelle hypocrisie. Entre gens qui s'aiment on s'envoie à la figure éclats de voix, éclats de brique, et puis, finalement, éclats de rire.
Mille et un visages flottent au fond de mes pupilles, tant... que ma plume ne saurait les inscrire tous sur ce papier. C'est le lot des vivants de demeurer inachevés. Et leurs œuvres pareillement.
Je vis en touriste, cherchant sur la plage un élément de cette mer qui ondule et ne trouvant pour tout coquillage que ce piètre fragment de coquille d'huître... et ne trouvant pour tout sujet d'écriture que ces piètres propos. Tandis que dans les vagues les poissons...
Nous sommes les poissons de l'air, nageant entre des morceaux de rocher, ces miettes de très vieux séismes.
L'autre soir je regardais Paris faire naufrage dans cette brisure de soleil derrière Notre- Dame devenue sombre comme un morceau de lave. Aujourd'hui c'est moi qui fais naufrage, et mon esprit est semblable à un morceau de lave devenue chose inerte.
Je crois bien maintenant que j'ai tout fait ici-bas au cours de mon bout d'existence. Comme cette fleur de genêt qui, à peine épanouie, comme il était de son devoir, se prépare à mourir.
Finalement je suis de mon temps et le reste. C'est ce qui fait ma vieillesse, cette extrémité de la vie. Tout comme ce fragment de lichen qui ne saurait reverdir.
Michèle
Les fragments s’assemblent …
… En un tableau commun

Assemblage final, naissance d’un texte
Plat. Plat, le monde est plat.
Gris. Gris, le monde est gris.
Vide. Vide, le monde est vide.
Le monde est plat, le monde est gris, le monde est vide, et toi, t’es myope. Trop près, trop loin, tu ne vois rien.
Prends le temps.
Choisis la bonne distance.
Attends. Attends. Attends encore.
Attends que se révèlent au sud-ouest, un rouge profond, au nord-ouest et au sud-est, le jaune d’or et à à l’est-nord-est, le vert clair.
Décale-toi. Attends la lumière du soleil. Découvre en transparence les surépaisseurs du blanc sur blanc.
Approche-toi. N’hésite pas. Joue avec les spirales de papier. Éprouve la rudesse de la ficelle et le coupant du lien. Effleure le grain du papier.
Ouvre tes oreilles. Ecoute le chant des oiseaux et celui des ténèbres. Entends le vent, les paroles d’ombre et le dialogue des feuilles.
Baisse les yeux. Découvre les petites coccinelles et l’élégant escargot. Salue la grande esseulée. Lève la tête. Accompagne le vent qui écarte les plumes de la queue des poules. Encourage les pigeons qui ébouriffent un tilleul trop bien peigné.
Rêve un peu. Ris avec le dragon et pleure avec le hérisson. Et vis ta vie, p’tit con !
Aline
Le matin, je suis parti avec mon matériel sur le dos. Le temps était ensoleillé alors que la journée s’annonçait pluvieuse, aussi l’équipement léger – celui que je peux plier lorsque l’orage menace était tout indiqué.
J’ai posé ma toile dans le paysage, installé ma palette, mes couleurs.
Rien ne venait.
J’ai laissé erre mes yeux alentour. Rien n’accrochait mon regard.
Toute cette verdure mille fois représentée ne m’inspirait plus.
Et puis soudain le soleil a révélé dans le talus gris une vieille souche à moitié délitée.
S’est superposé à elle l’image des restes d’une cité antique miniature, toute la nature environnante devenant soudain une forêt gigantesque, monstrueuse, écrasante.
Mon esprit s’est enflammé. Je n’étais plus peintre de paysage, le fantastique avait fait irruption en moi.
Anne
Le temps révolu
Le temps n'est jamais révolu, il passe, certes, mais repasse toujours. Sous d'autres aspects, voilà tout.
Pourquoi, parlant de notre naissance, dit-on : « Je suis arrivé sur cette terre » alors que, bien évidemment, on y était déjà depuis toujours, en tout cas depuis le commencement du monde ?
Je me souviens... non, je ne me souviens pas, mais de toute mon intelligence d'humain, de toute ma sensibilité d'être doué d'une âme (suis-je sûre de cette âme ?) je sais (autant qu'on puisse savoir) que de tout temps j'ai été là, en mille pièces éparses, mais là tout de même.
Ceux qui, un jour, deviendraient mes parents mordaient-ils à un fruit ? J'étais dans ce fruit. Se nourrissaient-ils d'une salade
J'étais dans la sève qui s'élaborait à l'intime des feuilles. J'étais dans le suc d'une tomate, dans la chair de ce lièvre tué à la chasse, dans le lait de cette chèvre. J'étais dans l'eau qu'ils buvaient. J'étais dans le sable qui se collait à leur peau tandis qu'ils étaient allongés sur la plage, j'étais dans l'écume des vagues qui humidifiaient leurs membres. J'étais dans les algues, j'étais dans la terre de leur jardin. J'étais dans l'air qu'ils respiraient. Un jour ils croquèrent à la même pomme, j'en étais le sucre. J'étais en partie dans l'amant, en partie dans l'amante, c'est ainsi que je naquis être humain.
- Conte-nous, Mamie, tes souvenirs d'avant.
- Ma mémoire est éparpillée en tant de choses...
Je me souviens que brin d'herbe, certes j'aimais le soleil mais dieu que j'aimais la pluie ! Toujours assoiffée j'étais. Plus on me coupait ou me broutait plus je repoussais au gré d'un nuage qui sur moi versait une larme. Je vivais parfois en altitude, parfois au bord d'un ruisseau prodigue de son eau en ma faveur.
Il m'est arrivé d'être en une fleur et en combien d'autres ! J'étais cette fleur. Plus je m'épanouissais plus on m'admirait. Parfois on me cueillait pour me mettre en un vase afin d'embellir la maison et de réjouir les yeux et l'âme de ses habitants, de leurs visiteurs. Tôt ou tard je retournais à la terre et tout recommençait pour moi.
Un jour que j'étais grain de poussière... poussière est vite dit car la poussière est censée être chose inerte, hors de toute vie... que j'étais graine d'un grand arbre plutôt que poussière ... de saule, oui... le vent m'emporta loin de mon arbre et je ressurgis en un autre saule. Je pleurai longtemps car j'étais seul de mon espèce en une contrée sans autre feuillu que moi-même. Or un grand poète mourut et pour obéir à sa volonté on me transplanta sur sa tombe. En vers il me contait sa vie ; c'était si beau que je versais des pleurs d'émotion.
Mais bien sûr je n'étais pas que saule puisque je vivais éparpillée en la vaste nature.
Un autre jour donc, alors que j'étais écume de mer ... Mais il est l'heure d'aller dormir peut-être. Une autre fois je vous conterai d'autres souvenirs.
Michèle
Pierre qui roule
Sur le tapis de mousse
S’adoucira-t-elle ?
La pomme de pin
Vient de tomber à terre
Écrasant la fourmi
Feuille de papier
Tel un oiseau s’envole
Elle n’a pas de nid
Morceau de verre
Chauffé par soleil brûlant
Incendie forêt
Jeune escargot
Sorti de l’herbe mouillée
Rampe au soleil
Brise caresse
Oiseau chantant dans l’arbre
Vieux chat noir rôde
Le grand sapin vert
Abattu dans la forêt
Où est l’écureuil ?
Claudette