Dans le monde sous mes paupières des mains d’enfant caressent la poussière et s’y perdent.
Quelqu’un racontera l’histoire de Méduse pour que l’enfant comprenne. Quelqu’un dira : « Tu es chair et effroi. Tu es sel et silence. Après le grand cri de soleil, rouge et tournoyant, tu es silence et pierre. » L’enfant écoutera sans sourire et puis se lèvera et disparaîtra. Dans le monde sous mes paupières un enfant mourra.
Quelqu’un criera alors et le cri deviendra main. Main dans les yeux. Doigts qui tirent les cils et la peau, heurtent la chair, percent, forcent à l’ongle le passage derrière les globes. Mains furies, mains qui fouillent.
Non. J’entends. Hurlements. Gémissements. J’entends non qui roule dans le sang. Au fond secret de mes yeux il y a un endroit que seul le sel peut mordre, là je garde le petit mort.
La phrase a été rayée net.
Temps de l’effroi qui tombe et où restent les larmes, insupportable. Elle tourne derrière les yeux, de plus en plus lourde. Enceinte sera le mot du mois suivant. Enceinte et avortement. La phrase se déplie.
Au fond secret de mes yeux il y a un endroit que seul le sel peut mordre, là je garde le petit mort.
Il nous faudra pleurer l’un contre l’autre.
Dans la chambre orange, il y a vingt ans, j’ai tapissé les murs. Couleur viande. Couleur entrailles, couleur tenaille, le trou s’est fait, le mur aspire. Je suis là, pointe de clou, pliée, serrée. Ma tête cogne à l’os dur du front. Dites-moi qui ici a mené le pillage. Dites-moi qui parlait alors.
« Qui t’as dit de dire non ?
Pourquoi ne cèdes-tu pas aux mots experts, aux mains techniques ? Pourquoi ne suis-tu pas le couloir blanc qu’elles t’indiquent ? Pourquoi zigzaguer, tourner, chercher une porte dans le lisse des murs ?
Regarde, tes mains sont vides, les petits outils de la fuite ont disparu, portes et fenêtres closes te maintiennent. Regarde le silence créé pour toi. Dis oui. Dis oui au mur orange. Tu n’as d’autre présence que lui. »
Fil de fureur.
Tourne, tourne, enroule.
Fer autour du crâne. Crépite. Et puis dors.
Tu es jetée au feu. Jetée aux flammes. Fer à rouge qui perce, vrille.
Fil de cuivre, d’acier, de fer, choisis.
Fil tourne, roule, enroule, déroule. Traverse de feu. La braise ouvre le chemin.
Fil de cuivre, d’acier, de fer. Planté.
Une femme chante dans la grand douleur et sa voix résonne sur les murs de la chambre. Chante doux au rythme des os. Chante sourd et berce les yeux transparents.
Doucement ses doigts de pierre inventent la forme d’un corps. Doucement ses mains dessinent une caresse.
Emmanuelle
Dans le vent la pierre est noire. Je la regarde, elle attend là, elle a ses noms à dire. Marius, Félix, Florimond, Marcel… Danses tendres. Simone, Alexis, Francis, Gabriel. Une femme et vint-cinq hommes. En creux.
Mes yeux descendent et remontent le long de la pierre, sur le noir, dans l’ombre, de prénom en prénom. Jean, Jean encore et puis Jean à nouveau. Comme Émile. Trois Émile. L’un d’eux, je le connais. J’ai vu son nom en arrivant, je l’ai vu immédiatement. Et mes yeux aussitôt ont fui à droite vers les prénoms. Kaiser Émile. Émile oui. Émile avec Henri, avec Dominique, avec Jean-François. Mais pas Kaiser. Pas ce nom qui claque. Qui tape. Pas ce nom d’un autre langue qui parfois veut dire violence. La langue de ma guerre.
Kaiser des Wind. Du Schatz, du Liebe.
Verpaβt, vermiβt, verflugt.
Hast du Lucien und Adrien vergessen Émile ? Weiβt du wohin Georges und Guillaume gegangen sind ? Willst du nicht mir etwas sagen Émile ?
Du Kaiser der Stille.
Mes yeux fouillent les creux de la pierre, s’attardent dans les courbes. C’est dans cet abri-là qu’il faut être. De ce côté-là de la pierre où tout est simple.
Je suis dans le vent et la guerre en moi crie et puis meurt. Encore une fois meurt. Elle dira toujours l’exil, à chaque renaissance. Sans fin l’abandon. À jamais elle saura que la pierre que je regarde pleure.
Quand nos noms n’auront plus de nom, qui de nous mourra encore en terre étrangère ?
La lampe grise de l’été rit, seule. L’eau s’est tue dans la poussière.
Tu montais et descendais l’escalier. De la porte au banc, du perron au balcon. Tes pieds me frôlaient mais ne m’écrasaient jamais. Tu arrachais les herbes dans les iris et, là-bas, sous le mûrier où poussent les fleurs humides, tu arrosais parfois.
Tu me regardais le soir à l’heure du repos. Tu me donnais tes soins par ton regard, avant que la nuit tombe. Tu n’es plus là et le jardin meurt petit à petit. Je me souviens du temps où j’aimais vivre avec toi.
Je suis de la terre, Émile, mais de sa surface. Je ne suis pas plante, Émile, j’ai une pierre dans la main.
Je n’ai plus de peau. Plus de cheveux. J’ai perdu mon nom, il a brûlé avec ma chair. Je suis une voix d’os, un cri de squelette.
Dans le silence ils parlaient à ma place et quand j’étais vomissure, souriants, ils s’essuyaient les lèvres. J’ai creusé dans les bombes, dans les corps, mais ils sont restés là. J’ai pris mon sang alors, mon cerveau, et j'ai griffé, griffé, dressé des murs de terreur en chambre close pour leur échapper.
J’ai trouvé mon refuge. Je ne veux pas connaître le nom de cet asile. Je ne veux pas voir ce qu’il y a derrière la porte. Je ne veux partager ma mort et mes éclairs avec personne.
Je ne suis pas plante, Émile.
Odeur de poussière. Qu’avons-nous fait du temps sous l’escalier ? Du temps du mystère ? La porte arrondie qui le gardait a été jetée. Ne reste plus maintenant que l’espace où elle s’inscrivait. Vide.
Il y avait de l’ombre, des odeurs, des objets poussiéreux. Il y avait oser, ouvrir, rentrer et puis refermer. Il y avait rester là. Respirer, sentir, avancer la main, frôler un monde déjà enfui. Frôler le cadavre du temps. Et rêver, profondément vivant, rêver. Gestes silencieux de l’obscurité, vibration d’une voix tenue dans le temps, presque muette.
Comment dors-tu, vie amputée de ton passé ? Quel est ce rêve qui vient te réveiller la nuit, pleurant de perles ? Donne, donne la poussière à mes mains. Elles sauront la protéger du vent, la garder douce et grise dans le noir. Elles savent déjà l’entendre chanter.
Lui ne sait pas comment on attrape la tristesse.
Elle tire son fil, elle défait la toile. Au centre, il y a un nœud de bave rouge. Des fils broyés, agglomérés, des traces de dent.
Elle tire le fil qui se dévide et s’entortille. Ça boucle et ça s’affaisse, ça rampe autour d’elle qui casse et arrache, qui renoue, qui piétine. Il fait chaud à présent, le fil lui glisse presque des mains. Mais elle tire et tire encore cette matière épaisse, grenue et qui pourtant devient parfois métallique et tranchante. Elle s’est placée debout sous la toile qui la couvre comme un chapeau. Les bras dressés, elle amène à elle des pages et des années et les laisse tomber brisées, émiettées, effilochées.
L’amas de brins au sol l’enveloppe et la recouvre. Comme une deuxième peau faite de morceaux rapiécés, de ratures et de reprises dans laquelle elle se perd. Le mouvement même des mains devient indistinct. Ne reste que la bouche qui sourit et s’écorche, humide et de plus en plus rouge.
Émile me parle de frontière et je trébuche. D’une pierre à l’autre je trébuche. Jusque là, où elle m’attend. La pierre du fond de la gorge qui a commencé à parler et ne veut plus se taire.
Je voudrais que le vent s’arrête et laisse mes doigts errer dans tes creux, Émile. Lentement. Comme on réveille un absent.
Te souviens-tu ? « Le jour s’est levé dans nos pas. Un jour transparent, si prompt et acide qu’il ne faisait plus mal. Je vois sa main blanche et bleue devant moi, je la vois encore », m’as-tu dis, « c’était un de ces jours qui précédaient ma mort. »
Tu es parti en me coupant la route, Émile. Je tourne, vois-tu, je tourne. Toupie folle. Je pourrais tourner dans un drapeau. Au rythme du tambour. Balle qui vrille, arrache et revient, revient encore. Blanche. Arrête-moi Émile, arrête-moi. Tais-moi.
Emmanuelle