organisé en 2008, en partenariat avec les centres d'animation Camille Claudel et Anatole France (DAJL, ville de Clermont-Ferrand)
Ce petit grain de poussière dans l’univers. Une miette sur la grande table en verre. Ce bout d’herbe que tu tiens à l’envers. J’avance propulsée par une force avec d’autres mais suis-je de quelle matière ? Parfois je me cogne à des plus gros, à des plus difformes, à des plus petits, parfois j’en souris. Dans quel sens allez-vous ? Puis-je venir un peu avec vous ? Une minute, une page et tout est à refaire. La gravité me pose, l’attraction me décompose et me voilà à nouveau, moi, dans ce courant d’air, mais où vont-ils devant ? Se chauffer au soleil, prendre un bain dans la mer. La vie comme une mélodie. En arrière, c’est la guerre mais devant, au mieux je les ressens. Cette goutte d’eau sur le pare-brise du géant, reine d’un brin de moment. Elle résiste à des vents, c’est l’orage en dedans. Va-t-elle poursuivre ? Sûr, mais je ne sais pas comment.
Un rire cynique et sournois. Une friandise dans un paquet enrubanné. Le sexe faible par d’autres proféré. Un animal décérébré. Une chaise à qui il manque un pied. Une histoire aux personnages mal plantés. Un consensus. Une pâle et tiède journée. Un moment où il faut se cacher. Une aile dans le ciel, en signe d’un monde terrestre à détester. Un salut militaire, un tambour, un drapeau français. Un repas à peine commencé. Une fleur au pied tremblant et mal assuré. Un regard peiné sur l’autre d’à côté. Un éclair qui aurait oublié de tonner. Une chanson dont tu vas te rappeler.
À propos de pierres apportées par moi
En ce temps-là, la fusion était le mode à communiquer. Explosions, contractions, des étapes pour bien évoluer. Grès, feldspaths, charbons, quartz, à qui mieux, mieux pour bien résister. L’air était très chaux, faut-il le préciser ? Mais plus on s’éloignait du foyer et plus il était facile de se regrouper. Déjà le « tous ensemble » était la forme à privilégier. Parfois la vapeur d’eau ébouillantait ces bouts d’atomes qu’en moi aujourd’hui on peut retrouver. Le bruit, c’était inouï. D’ailleurs ces humains en devenir n’avaient pas de pavillons à chansons comme plus tard. Ils devaient fuir. Il faisait noir, rouge, gris, étouffant dans ma mémoire. Et cette peur. Dans quelle direction devons-nous partir ? Hurlant, crachotant le sang, le soufre, la lave et l’eau à venir jusqu’à ce morceau d’espace endurci pour finir. Et cette pluie de gravillons incessante sur ma figure. Ils se collent entre eux et forment ma stature. La glace, les gaz et cette odeur à vous évanouir. C’est dans ce bain de roches, de crachats d’électrons que je suis venue. Et ce volcan, ce grain sur ma peau, comme pour me souvenir.
Celles qui, blanches ou noires, par petits bouts de cailloux, les une aux autres se sont agrippées.
Ceux qui de la mer immensité ont vu pousser leurs pattes et s’en sont étonné.
Ceux qui, terrés profond, aux grand cataclysmes ont su résister.
Ceux qui découvrant le parfum des fleurs, ont dit « c’est chouette, j’ai envie de rester ».
Celles qui, enfermées dans des châteaux, ont dit « non » aux maîtres et aux valets.
Celles qui, femmes esseulées, par la folie des hommes, pendant deux siècles au moins, ont péri brûlées.
Ceux qui, fondus dans la nature par la sagesse acquise, ont subi tant et tant de brutalités.
Celle qui, dame à qui on ne peut en raconter, a sa photo dans la mienne enroulée.
Celui qui ferrait les chevaux et des humains, n’en avait pas l’utilité.
Celle qui, dans son fauteuil, a regardé pendant quinze ans les gens passer.
Celle qui, douce comme un soir d’été.
Celui qui m’a nourri et dont le nom est le mien à jamais.
La chambre improvisée
Dormir dans la chambre des garçons, c’était une bonne idée. Elle me l’avait proposé. « Tu ne vas pas rouler la nuit, demain tu serais fatiguée ». Elle voulait regarder encore un peu la télé. Elle me fit une tisane que j’emmenai dans mes mains vite réchauffées. Sur le sol, deux matelas petits et peu épais. Diantre ! J’allais, avec mon poids, me retrouver très vite sur le plancher. Elle brancha une lampe de chevet, pour lire et se lever la nuit si besoin était. Aux murs, rien ! Que le papier peint vieux et par endroits auréolé. Des rideaux en tissu épais comme pour couper la banalité. Mais la couleur était triste, bleu plutôt foncé. Une petite table, un ordinateur vieux modèle qu’elle avait dû récupérer. Et deux petits rangements, étagères, chacun la sienne, pour ne pas se disputer. Au plafond, très haut, juste une ampoule pour éclairer. Pas de chichi, abat-jour, lustre ou autre frivolité. Sur la table de nuit, une photo des garçons, petits. Dans le cadre, ils sourient à la vie. Un peu de leur chaleur est là, au creux du lit trop petit. En longueur et en largeur, Dieu que je suis grosse ! Pardi ! En chemise de nuit, empruntée à mon amie, je lui dis devoir rapprocher les deux lits. Plongée dans son film des années vingt, elle fit un geste de connivence, de la main. « Le matelas, tu sais, ce n’est pas ça ». Elle n’écoute pas. Je sens que je vais mal dormir. Pas d’âme ni de souffle. Et l’air de la chambre est froid. Plus jamais ça !
Une chambre en Égypte
Je partais en déplacement pour mon travail qui consistait en la vérification des installations téléphoniques des ambassades de France. Quand j’arrive à l’aéroport du Caire, une personne de l’ambassade m’y attend. En dînant ce monsieur m’apprend que l’on n’a pas pu me réserver une chambre à l’hôtel pour cette première nuit. Il y a un grand mouvement de foule à cause de plusieurs congrès à cette même date. Il téléphone à la fin du repas et me dit : « Je vous emmène dans une chambre un peu spéciale pour cette nuit seulement. C’est un peu loin. »
Nous arrivons en voiture devant une belle villa, trop majestueuse pour un hôtel. En prenant un verre avec mon hôte je vois, par une baie vitrée, se dessiner un triangle bleu qui vire au jaune, au rouge, s’allume, s’éteint, se rallume. Puis deux puis trois triangles se superposent, scintillent de la même façon. J’en suis saisi d’étonnement. Mon compagnon m’apprend que nous sommes dans l’ancienne résidence du roi Farouk, devant les pyramides illuminées.
L’entrée somptueuse, les beaux salons entrevus m’impressionnent. Des lustres, des miroirs, des statues, le tout merveilleusement distribué ; on en oublie les sols, les escaliers en marbre. La chambre est vaste, tapissée de belles tentures, des sofas, des divans garnis de coussins le long des murs ; le lit pourtant large paraît étroit dans ce décor. Le plus extraordinaire : la salle de bain. Sur un côté, dallée de dalles marbrées veinées de bleu léger, de rose, une grande baignoire. En face, deux lavabos et tous les robinets, tous les accessoires de toilette sont en or (ceci m’a été confirmé par la suite).
Je suis dans un rêve. J’ai beau me pincer je suis bien dans ce cadre inimaginable. Je voudrais bien y rester mais… Je bénis les congrès grâce auxquels j’ai pu connaître cet endroit. Les quatre ou cinq étoiles qui m’attendent pour le reste de mon séjour…, rien que de plus normal. J’ai revécu souvent cette soirée, les pyramides, les robinets en or… Même après tant d’années j’ose à peine en parler.
Une chambre d’hôtel un jour en France
Après une journée de recherche pour trouver une chambre, je finis par en accepter une libérée au matin. L’hôtelier est réticent ; il veut faire des travaux, moderniser. En bord de nuit je range mon linge tiré du sac à dos ; une toilette rapide et je m’étends. Cela me démange de partout. Je découvre des punaises. Je ne suis pas long à refaire mon sac et après avoir secoué mes vêtements, me voilà qui marche loin de la ville, vers une petite forêt. Une clairière…, je me roule dans mon duvet et je m’endors, heureux sous les étoiles.
Une chambre chez un particulier
On me propose, à Boussac, un coin où dormir dans une grande pièce carrée. La porte vitrée, deux fenêtres éclairent les murs et le sol en pierre. Une petite table de toilette, deux brocs d’eau, un seau. À quatre heures d’après-midi, en avril, sous le soleil, c’est bien. Mais la nuit, sans chauffage, c’est glacial. Je me retrouve bientôt, encore une fois, dans mon duvet, sous un arbre, dans le pré voisin. Et là je me réchauffe enfin.
Petit objet bien utile
Je suis en métal doré. Un artisan m’a confectionné avec amour. Je suis réveillé de mon sommeil le matin, utilisé deux fois de suite puis remis dans le noir d’un placard. Le soir même cérémonie. Tous les jours de l’année passent ainsi. J’ai pris l’habitude. Doré, je plais, semble-t-il, à regarder. Si un rayon de soleil vient me frapper je le renvoie en illuminant tout autour de moi. Et puis un jour, voilà que je suis rangé dans une poche de veste. Je deviens un compagnon apprécié, matin et soir mais aussi plusieurs fois par jour parfois. Je suis indispensable et mon propriétaire a bien du mal à me conserver tant je suscite de convoitise. Je suis aussi précieux qu’un porte-monnaie, un mouchoir, un porte-documents…, enfin presque.
Depuis que je sors de plus en plus souvent je me surprends à rêver…, de beaux paysages, de promenades autour d’un lac, de montagnes, de contemplation des nuages, d’odeurs fraîches des matins. Hélas j’ai été conçu pour servir, en dehors de quoi je reste au fond d’une poche. Je suis… Un chausse-pied de poche !
Je m’appelle Michèle. J’ai soixante-dix-huit ans.
Je suis mariée depuis cinquante-huit ans et toujours heureuse de l’être avec le même homme.
J’ai trois enfants et cinq petits-enfants.
Je suis retraitée.
J’habite Clermont-Ferrand depuis sept ans et demi.
Je suis contente d’habiter cette région qui me plaît beaucoup.
J’ai commencé par élever mes enfants. Puis une fois ceux-ci devenus grands j’ai travaillé à la Sécurité Sociale, en Seine-et-Marne où nous habitions alors.
J’aime écrire. Dès que j’ai su tenir un crayon j’ai eu envie d’écrire.
J’aime la nature. J’ai, autrefois, beaucoup aimé marcher, surtout en forêt. Maintenant je ne peux plus guère marcher. L’âge… J’essaie de me garder en forme en faisant de l’aqua-gym.
Je ne suis pas riche mais cela m’importe peu, je mange à ma faim.
Je ne suis pas très instruite et cela je le regrette un peu.
Je ne suis pas écrivain parce que j’ai toujours cru que pour être écrivain il fallait d’abord s’appeler Victor Hugo.
Je ne suis pas très courageuse, beaucoup de choses me font peur.
Je n’ai pas un grand esprit d’entreprise.
Je ne suis pas bonne ménagère ni bonne cuisinière.
Je ne suis pas coquette et c’est peut-être parfois un peu dommage.
Je ne sais pas parler sans faire de ratures.
Je ne suis pas patiente.
Oui mais je ne suis pas méchante.
Oui mais je ne suis pas mauvaise langue.
Je ne suis pas tout à fait idiote.
Je ne suis pas paresseuse, enfin…, pas trop.
Je ne suis pas vantarde.
Je ne suis pas imbue de ma personne.
Je ne suis pas vulgaire sauf de temps en temps quand la colère me prend.
Je ne suis pas encore morte ce qui me permet d’écrire encore quelques sottises.
Dimanche : Je suis allée voir ma voisine qui vient d’être opérée et qui séjourne dans une maison de repos. Son mari est venu avec nous ; il craignait de conduire au retour, aux abords de la nuit ; ainsi nous le ramènerions. Nous avons passé un moment avec cette voisine en parlant de choses et d’autres. Bien vite je me suis ennuyée de ses propos sur les uns ou les autres. Heureusement un couple est arrivé en visite. Pour les laisser ensemble j’ai proposé que mon mari et moi allions faire un tout dans le parc. J’ai apprécié de marcher dans ce beau parc.
Lundi : Le plombier devait venir nous installer une nouvelle douche. Mon mari est allé faire les courses et moi j’ai attendu le plombier qui n’est jamais venu. Le soir : atelier d’écriture, le meilleur moment de la journée.
Mardi : Jour de la séance d’aquagym. Oui mais si le plombier venait ? J’ai encore attendu mais vers dix heures, ne voyant rien venir, je suis partie avec mon mari à notre séance hebdomadaire.
Mercredi : J’ai décidé que je consacrerais le mercredi à la couture et au repassage. Comme souvent je n’en ai rien fait. J’ai tant à faire de plus intéressant ! Tout d’abord relire ce que j’ai écrit le lundi à l’atelier d’écriture et de réécrire mon texte. Toujours pas de plombier.
Jeudi : Le raccommodage et le repassage attendront encore. Mon œuvre du lundi soir, réécrite depuis, doit être tapée. Or ma fille vient de me faire cadeau de son ancien ordinateur et moi, je ne suis pas née avec l’informatique. Comment s’y mettre ? Heureusement ma fille, en sortant de son travail, est passée chez moi et m’a aidée à me mettre au courant. Est-ce que le plombier est mort ? J’ai regardé dans les avis de décès et n’y ai pas vu son nom.
Vendredi : J’ai passé la journée avec l’ordinateur. Enfin, pas toute la journée, un bout de matinée seulement. J’ai voulu raccommoder et repasser ; mais je ne trouvais pas mes aiguilles et, pour repasser j’avais trop mal aux reins. Et puis, flûte pour l’ordinateur, le raccommodage et le repassage, je suis retournée voir ma voisine à la maison de repos. J’ai trouvé, comme d’habitude, ses propos forts intéressants. Je suis tout de même allée faire un tour dans le parc de la maison de repos. Ce parc domine toute la ville de Clermont. On aperçoit la cathédrale, semblable à une veuve d’autrefois, toute voilée de noir ; pierre de Volvic oblige. J’y retournerai même sans aucune raison de visite à qui que ce soit. J’y retournerai. À moins que le plombier…
Samedi : Atelier d’écriture au centre Camille Claudel. Et si j’allais voir ma voisine ? Impossible je suis inscrite à l’atelier d’écriture. Allons voir si les propos des animatrices sont plus intéressants que ceux de ma voisine. Je vous dirai ça une autre fois. Le plombier viendra-t-il la semaine prochaine ?
Souvenirs de chambres
J’avais cinq ans quand je tombai très malade. Finies les promenades en forêt de Fontainebleau avec la grand’mère maternelle la fée à l’aiguille magique grâce à laquelle elle réalisait de si belles robes. Ma grand’mère paternelle, elle aussi, était fée et possédait une aiguille magique mais cette aiguille-là, piquée dans la peau des malades, guérissait de toutes sortes de maux. Je fus donc transférée dans la chambre de la fée guérisseuse, directrice d’un sanatorium. C’était une pièce assez vaste, avec une large fenêtre par où j’apercevais ma chère forêt. Les arbres, qui me connaissaient bien, me faisaient de grands signes amicaux. Un peu de vent et les grands chênes, les hêtres, les bouleaux me demandaient : « Quand donc reviendras-tu nous voir et t’amuser à nos pieds, avec le sable, à construire des châteaux ? »
Mais un jour le médecin décida que je ne pouvais rester plus longtemps en ces lieux. La fée infirmière, excellente dans son métier, l’était moins quand il s’agissait de sa petite-fille qu’elle traitait, selon lui, plus en grand’mère-gâteaux qu’en infirmière. Encore ignorait-il les trois gouttes de porto qu’elle mettait de temps en temps dans ma timbale sous prétexte de me donner des forces. - La montagne, dit ce médecin, moyenne altitude.
On lui parla de cousins lointains tant en parenté que géographiquement – pensez donc ils habitaient en Auvergne, région bien plus éloignée de Fontainebleau à cette époque qu’aujourd’hui !
- L’Auvergne ! Parfait !
Après l’accord des cousins de me prendre en pension chez eux on m’expédia donc dans ce pays lointain mais magique. L’Auvergne ! Imaginez un pays de soixante-douze hectares couverts de prés, de champs de blé, de bois. La maison des cousins était située loin de tout. Le plus proche voisin à un kilomètre à vol d’oiseau. Je me souviens de la chambre où l’on m’installa. Elle se situait au premier étage et il fallait sortir de la maison pour y accéder par un escalier de pierre où poussaient quelques orties. De mon lit que je ne quittais pas je regardais les poutres mal équarries qui soutenaient le plafond. J’y découvrais tout le monde : figures humaines et têtes d’animaux ; je leur inventais des histoires. Pas d’électricité en la demeure, on est en 1935. Un des cousins, un jeune homme d’environ dix-huit ans, m’installa pourtant une sonnette d’appel. Parfois en m’amusant, j’appuyais sans le faire exprès sur la sonnette. Quelqu’un accourait.
- Non, non, je n’ai besoin de rien.
- Fais donc attention, ne joue pas avec ça.
On me disait cela sans vraiment me gronder. Le soir, à coté de mon lit, on allumait une lampe à pétrole.
Et puis un jour je pus enfin me lever. On m’emmena courir derrière les troupeaux. Au bout d’un an je revins vers ma forêt. J’étais complètement guérie. Le médecin déclara que le traitement avait fait son effet mais que l’air du pays magique y était pour beaucoup. La chambre aux poutres mal équarries, la prairie, les courses derrière les troupeaux s’étaient révélées plus propices à ma guérison que le séjour dans la chambre de la fée guérisseuse.
Chambre de ma nuit de noce :
Je suis incapable de la décrire toute entière occupé qu’elle était par le beau jeune homme que désormais je devais appeler « mon mari ».
Mon besoin d’écrire est le besoin de me créer un monde, de parler de ce que je trouve beau ou que j’ai trouvé beau au cours des années.
Mais il arrive que ce soit le besoin de m’épancher, le besoin de me dénouer la gorge. Écrire sur moi-même c’est surtout le besoin de revivre ma jeunesse. Celle-ci a été plutôt agréable et les lieux où je me suis particulièrement plu, je les revois, j’y revis en écrivant. Il y eut quelques moments pénibles, quelques moments de peur mais je m’aperçois, après tant d’années, que si j’en garde le souvenir, celui-ci n’est pas effrayant, les choses ont passé et n’ont pas laissé de vraies cicatrices.
Il est un lieu particulier que j’aime évoquer. Cet endroit demeure en mou comme une jolie chanson enfantine dont on se souvient des paroles toute sa vie.
À l’âge adulte j’ai connu bien des douceurs sont mon âme reste enchantée. Mais curieusement c’est surtout ma prime jeunesse qui demeure le plus présente en mon esprit.
Celui qui faisait des livraisons de légumes et de fruits avec son triporteur dans les épiceries des alentours.
Celle qui tenait les comptes dans un magasin de nouveautés.
Celle qui m’emmenait ramasser du bois mort en forêt.
Celui qui imprimait livres et journaux.
Celui qui un jour m’a dit : « C’est un vol que tu as commis » alors que j’avais pris des bonbons dans l’épicerie familiale.
Celui grâce à qui je n’ai jamais répété ce larcin.
Celle qui me chantait tant de chansons.
Celle qui cousait des robes de fées pour les dames de la ville.
Ceux qui travaillaient aux prés et aux champs, longuement, péniblement.
Celui qui, ayant vendu veaux et porcelets à la foire, prélevait quelques sous sur ses ventes pour me rapporter du chocolat.
Celui qui travaillait la ville dans le Bordelais.
Celle qui soignait les malades dans un sanatorium et qui, coquette, portait une frange frisée qu’elle fixait sous son voile quand elle sortait.
Celle qui faisait le service dans le sanatorium.
Celle qui, venue de sa province lointaine dans l’espoir d’une place où elle pourrait gagner sa vit et qui, l’ayant trouvée, travaillait, ne sortait jamais, envoyait sa maigre paye à sa mère, veuve, pour l’aider à élever les cadets.
Celui qui me fabriquait des jouets en bois.
Celle qui, chargée de me garder en l’absence de notre mère, m’emmenait voir les amoureux en me recommandant de n’en souffler aux parents.
Celle qui, après le repas, disait : « Que le bon dieu en donne à ceux qui n’en ont pas ».
Celle qui faisait une croix sur le revers de la tourte de pain avant de l’entamer.
Celle qui me disait alors que j’avais quinze ans : « On se marie d’abord, l’amour vient après ».
Celle qui me disait aussi : « Quand un garçon vous aborde, il faut passer sans le regarder et surtout ne pas se retourner ».
Celle qui, à trente-trois ans, mariée et mère de deux enfants, s’épris d’un jeune de vingt ans.
Ceux-là même qui devinrent mes parents.
J’avais dix ans, j’habitais une ville de garnison. Après l’armistice de 1940 les casernes désormais vides (il n’y avait plus d’armée française) furent occupées par les troupes allemandes. Ma chambre donnait sur une rue qui menait à une de ces casernes. Plusieurs fois par jour les soldats revenant d’exercice passaient en marchant au pas de l’oie et chantant des chansons de marche à plusieurs voix. Je trouvais cela magnifique. À l’école on nous apprenait le chant de l’époque en l’honneur du maréchal Pétain : « Maréchal, nous voilà, devant toi le sauveur de la France. Nous jurons, nous tes gars, de servir et de suivre tes pas. Maréchal, nous voilà, tu nous as redonné l’espérance. La patrie renaîtra. Maréchal, Maréchal, nous voilà ».
Je chantais ça avec tout mon cœur. J’avais dix ans.
Elle n’avait que dix, il faut l’excuser. En outre elle habitait une ville de garnison. Après l’armistice de 1940 les casernes ont été occupées par les troupes allemandes qui défilaient dans les rues en marchant au pas de l’oie et en chantant à plusieurs voix. Sa chambre donnait sur une rue par où passaient les soldats plusieurs fois par jour. Elle écoutait avec ravissement ces chants de marche si bien interprétés, il faut le dire. À l’école on enseignait la chanson de l’époque à la gloire du maréchal Pétain. Elle chantait ça de tout son cœur. Elle n’avait que dix ans et on lui avait appris que Pétain était un héros de la guerre de 1914.
Tu n’avais que dix ans mais tout de même… Après l’armistice, tandis que les troupes allemandes défilaient dans la rue en marchant au pas de l’oie et en chantant des chansons de marche à plusieurs voix, toi, de ta fenêtre tu les regardais et les écoutais avec ravissement. Tu n’avais pas honte ? Alors que les soldats français, eux, étaient prisonniers en Allemagne ! D’accord ils chantaient bien, les Allemands mais tout de même ! En plus tu chantais avec tout ton cœur « Maréchal, nous voilà, nous jurons, nous tes gars, de servir et de suivre tes pas ». Bien sûr on te l’apprenait à l’école mais tout de même, tu aurais dû avoir honte.
Mon cartable
Le temps était venu pour moi d’entrer à l’école primaire. Je redoutais ce moment. Je gardais un mauvais souvenir de la maternelle. « Regarde ce beau cartable, me dit Maman ; c’est celui de ta sœur mais elle n’en a plus besoin, elle est trop grande maintenant ; je lui en ai acheté un autre, plus grand ».
Je devais regarder ailleurs car elle répéta : « Regarde ce joli cartable, il est à toi maintenant ». Il est vrai que c’était un bel objet, tout en cuir. Mais aller à l’école ne m’enchantait guère, je revoyais l’école maternelle où la maîtresse était si méchante. Elle m’envoyait au coin parce que, malhabile et ne sachant pas déboutonner ma culotte je faisais pipi dedans.
Mimi, disait Maman, tu te rends compte que tu vas aller à la grande école ?
La maîtresse disait : « À toi qui es sale le père Noël va apporter deux pots de chambre pour que je les colle un sur ta tête, l’autre sur les fesses ».
Je rapportai à ma grand’mère les propos de la méchante maîtresse.
Ne t’en fais pas, ma chérie, Grand’mère te les enlèvera, les pots de chambre.
Maman continuait :
Tu es contente de bientôt savoir lire et écrire comme les grands, n’est-ce pas ?
Quelle audace inhabituelle me fit répéter à la maîtresse les paroles de Grand’mère ? Ce à quoi la maîtresse rétorqua :
Je les collerai si bien que ta grand’mère ne pourra pas les enlever.
Alors là, c’était la fin de tout. Comment ? Il y avait quelqu’un, la maîtresse en l’occurrence, de plus fort que Grand’mère ? J’étais effondrée.
Alors il te plaît, ce cartable ?
J’en voudrais un qui se porte sur le dos.
Maman se mit à rire :
Mais voyons, ce sont les garçons qui portent leur cartable sur le dos, pas les filles.
Encore une fois tout s’écroulait. Il n’y avait donc, dans la vie, que des choses désagréables, en tout cas en ce qui concernait l’école ?
Le jour de la rentré venu je partis, sans enthousiasme, cartable au bout du bras, vers ce lieu tant redouté. Une bonne dizaine d’années de galère m’attendait. Enfin…, j’exagère peut-être un peu mais il y a de ça.
Aujourd’hui j’ai repris le cartable d’autrefois mais la maîtresse qui m’accueille tous les lundis soirs à l’école Anatole France est autrement plus gentille que celles d’antan.
La chambre silencieuse
La chambrette de l’enfant, blottie sous les combles de la maison de corsaire, m’attendait.
De la fenêtre aux boiseries écaillées, d’un blanc passé, on pouvait, à travers les carreaux ici et là fissurés, contempler la mer émeraude s’étendant de toutes parts.
On avait alors l’impression de plonger dans un océan immense, tanguant contre la vitre déformée, grossie comme une loupe. Les mouettes, par nuées, décrivaient des arabesques sur le lit du ciel un peu pâli. Bienveillant, le soleil, en ce matin d’été un peu frais, jouait avec le reflet de l’écume des vagues. De rares nageurs, vêtus de combinaisons de plongée de couleur sombre, se mesuraient, frêles esquifs, à la houle du large. De loin, ils avaient l’air de minuscules radeaux, violentés par le roulis et le tangage. Là-bas, sur cette plage livrée au courroux des baines, seuls les nageurs aguerris pouvaient vaincre, la tête haute, l’océan indomptable, maître de l’univers. Ces hommes-dauphins, aux noires combinaisons, après leur lutte sans faille contre les rouleaux rageurs, échouaient, un peu ivres, sur le sable blond de l’immense plage. Allongés sur le dos, les bras en croix, ils tournaient leurs regards éperdus vers le ciel.
Un peu plus loin, vers les rochers, sculptures sombres aux innombrables anfractuosités, forées par les tempêtes sauvages, quelques rares adoratrices du soleil, vêtues de maillots deux pièces de couleur vive , allongées sur le sable, somnolaient sous les caresses de la brise.
L’heure était à la sérénité, le temps suspendu à cette parenthèse de vie heureuse, entre contemplation et abandon. Mais mon regard revint se poser sur l’univers de la chambrette où le silence régnait en l’absence des gazouillis d’enfant. Dans un coin de la pièce, égaré contre le mur au crépi écaillé, un berceau de jadis était recouvert d’un linge noir. Au plafond, des toiles d’araignée accrochaient leurs arabesques aux poutres vermoulues . Là, près de la porte au bois sombre entrouverte sur le palier aux planches disjointes grinçantes, l’énorme clé s’était rouillée, empêchant toute idée de fermeture.
Tout autour de la pièce, s’entassaient ici et là des jouets d’enfant : une poupée de porcelaine, au visage pâle rebondi, aux yeux bleu de rêve, vêtue de percale poussiéreuse, tendait ses bras rembourrés d’étoffe grège dans le vide. Un cheval à bascule, comme ceux des manèges, au corps blanc irisé, à la tête débonnaire, attendait pour revivre, la fougue d’un enfant.
Sous un miroir défraîchi, près du berceau délaissé, une commode au bois acajou, aux tiroirs entrouverts, débordaient d’un joyeux fouillis : de la layette au blanc jauni, des bijoux en or gris et rose de grand-mère, des cartes postales en noir et blanc, délavées. Au milieu de ce fatras, je découvris une lettre soigneusement pliée en quatre. Le cœur battant, tremblant sous l’indiscrétion, j’hésitai à en lire le contenu. Allais-je trahir les habitants de cette maison ?
Le regard embué, sentant le papier crisser sous mes doigts malhabiles, en dépliant la feuille jaunie, gracile comme un parchemin, je pus lire : à mon enfant défunt. Une mèche brune de cheveux très fins l’accompagnait.
- Celui qui a eu le courage de crier « Vive la République » avant qu’elle ne soit proclamée et que l’on a muselé en le jetant en prison ;
- celui qui est parti en Afrique avec 5 sous en poche et qui est revenu 7 ans après, la musette chargée de souvenirs et toujours 5 sous en poche ;
- celui qui construisait des bateaux naviguant sur l’Allier :
- celui qui bêchait, ratissait, taillait arbustes et rosiers dans le parc du château et jouait de la basse les soirs de fête ;
- celui qui, tôt le matin, taillait la pierre avec burin et massette ;
- celle qui avait toujours dans le placard une corbeille garnie de madeleines, bugnes et autres gâteaux ;
- celui à qui on a volé ses 20 ans en l’envoyant dans la fournaise de Verdun dont il est ressorti blessé ;
- celle qui, dès le printemps, semait et plantait fleurs, dahlias et rosiers multicolores dans les parterres entourant la cour de la maison ;
- celui qui chaque jour, à pied, le dos courbé sous le poids du sac empli de lettres, paquets et journaux, distribuait de porte en porte les bonnes et mauvaises nouvelles ;
- celui qui, à 80 ans, a interprété dans l’émotion le soir de la Libération, un morceau de musique au violon ; - celui et celle qui ont appris à lire et à écrire à de nombreux enfants ;
- celui qui, assis devant son chevalet, peignait des paysages d’Auvergne ;
- celle qui a épousé l’émigré que l’on surnommait « macaroni ».
En entrant dans le vestibule de mon appartement le regard du visiteur n’est certainement pas attiré par ce morceau de granit posé sur le guéridon. La pierre représente en effet la dureté :
Ne dit-on pas
- Il ou elle a un cœur de pierre pour une personne insensible et froide.
- Malheureux comme les pierres, c’est-à-dire très malheureux.
- Jeter la pierre à quelqu’un pour l’accuser, le blâmer.
Si je conserve précieusement ce fragment de granit, depuis que j’ai quitté la maison familiale, c’est parce qu’il évoque en moi un doux souvenir, celui de mon enfance.
Dès l’âge de 5 ans je passais les vacances chez mes grands-parents.
Grand-père exploitait une carrière qu’il avait achetée à l’époque où les maçons construisaient des maisons cossues en pierre de taille. J’aimais le voir casser, tailler, façonner avec le burin et la massette cette belle pierre bleue dont les grains de quartz et de mica brillaient au soleil.
Lorsque je m’approchais trop près, d’un geste tendre il me faisait reculer. Eloigne-toi, me disait-il, tu pourrais recevoir un éclat qui te blesserait.
Après la mort de Grand-père, mon oncle, puis mon père continuèrent l’exploitation.
J’avais alors 9 ans lorsque mes parents vinrent habiter la maison familiale.
Avant de partir à l’école j’allais embrasser mon père qui taillait moellons et parements.
Le jeudi c’est dans la carrière, au sol recouvert de caillasse, que je jouais avec copines et copains. Les jours de pluie la cabane en bois, véritable capharnaüm, nous servait d’abri propice au jeu de cache-cache.
Le tir de mine, pour extraire la pierre, n’effrayait pas l’enfant que j’étais, au contraire je trouvais ce moment drôle.
Après avoir creusé un trou profond dans le rocher avec un marteau piqueur mon père le bourrait de dynamite.
La carrière étant en bordure de la RN 89 il fallait, à 100 mètres environ de part et d’autre, interrompre la circulation. Maman et moi nous placions d’un côté, mon frère de l’autre.
J’agitais un petit drapeau rouge. L’automobiliste surpris par ce barrage s’arrêtait. Je l’informais – « Bonjour, monsieur il va y avoir un tir de mine ».
Mon père n’avait qu’une minute pour allumer la mèche – au péril de sa vie je réalise aujourd’hui – et s’éloigner en courant.
Et boum c’était l’explosion qui faisait s’envoler les oiseaux et aboyer les chiens.
Je baissais le drapeau rouge. Les voitures démarraient traversant le nuage de poussière.
Dans l’odeur flottante de la poudre nous allions rejoindre mon père. À la tête qu’il faisait nous devinions s’il était satisfait de l’avalanche de pierre ou mécontent.
Samedi 9 février
13h22
Ça y est, c’est parti. Racontez-moi qui vous êtes. J’écrirai bien aussi sur une fiche cartonnée A5. Et pourtant raconter qui je suis serait difficile. Peut être que tous les textes que j’écris et qui ne sont pas autobiographiques racontent plus qui je suis.
Écrire des textes pour que les mots me racontent. (Manu)
13h33
Michèle déjà laisse sa fiche et commence son journal.
Écrire sur son écriture est aussi écrire sur soi. (Manu)
14h00
La proposition de la fiche était vraiment intéressante car elle a permis de poser la nécessité de la protection de la personne (je-tu-il), de réaliser que la stratégie chronologique était peu utilisée, et que les formes étaient variées, poésie, réflexion, narration. (Corinne)
18h20
C’est moins léger que la nouvelle, cette écriture autobiographique. Pas d’attente particulière des participants, alors c’est difficile d’y répondre.
Qui je suis ? C’est pas l’heure non plus d’y répondre.
J’ai faim.
Allez, j’essaye : Je suis une…
(Corinne)
18h36
Les questions posées par, dans, au sujet des textes rejoignent en fin de compte les questions sur écrire – pour qui ? pour quoi ? comment ? (Manu)
Dimanche 10 février
10h10
Je n’ai pas fini d’écrire hier soir : qui suis-je ?
Je suis une… Je suis en plan. Deux dimensions, Il me manque la troisième, voire la quatrième.
La dimension du désir. Je suis ce que je désire. Je ne désire rien donc je ne suis pas ?
(Corinne)
10h30
Cette dimension confèrerait de l’épaisseur à ce que je suis – épaisseur – pesanteur.
Je suis la pesanteur dans l’existence, la grâce dans l’inexistence.
Pourquoi pas le contraire ?
(Corinne)
10h15
Écrire, faire écrire et hier soir besoin de lire. Me plonger dans une lecture enveloppante et même connue. Lecture repos, lecture plaisir. Le Seigneur des anneaux. Pour la 5, 6, 7e fois ? Début de la lecture à voix haute. Pour moi ? Pour un auditoire imaginaire ?
Comme une continuation de transmission ? Mais hier on n’a rien lu à voix haute. Manque dans cette première journée ? Ou pas. Les laisser entrer dans leur écriture sans les brusquer, les perturber avec l’intrusion de voix d’auteurs ? Et pour moi le soir besoin d’entendre ma voix lire et non plus entendre d’autres voix ?
(Manu)
11h45
Lecture de trois textes donnés (Je/tu/il-elle). Départ d’écriture. Pierre est dans une certaine immobilité du corps. Mouvement régulier de la main qui écrit, sans compulsion, sans agitation.
On entend les bracelets de Catherine qui frottent sur la table. Geste d’écriture saccadé, rythmé par ce bruit. Corps penché, visage concentré. Le bruit s’arrête, son buste se redresse, elle réajuste ses lunettes, respire, se racle la gorge. Claudette se tient la tête, une mimique crispée, voire un peu douloureuse s’inscrit sur son visage. Elle parle de ce qu’elle écrit.
Annie écrit une main sur ses genoux. Un peu ailleurs ? Geste mesuré. Elle est un peu en recul par rapport à la table.
(Corinne)
Ancêtres
Listes intimes, invitantes ; listes énigmatiques ; listes ancrées dans le temps, ou le lieu.
Beaucoup de listes avec des activités, des actions : le plus apparent, mémoire visuelle.
(Manu)
14 h 15
Retour à l’écriture après le repas. Christiane s’extrait de la table commune pour écrire. Bouger, marcher, écrire debout.
Je regarde mon écriture, comme un objet extérieur : possible, pas possible.
Le groupe est en train d’écrire sur les objets. Chacun a posé devant lui un objet apporté à notre demande. La proposition est d’écrire sur un moment du passé auquel cet objet nous renvoie.
Le temps de la lecture approche : je dois rester attentive pour l’écoute des textes et les retours. Compréhension, inventivité et puis quoi ? Ah oui, esthétique, non ?
(Corinne)
15h47
Échange de lettres entre écrivains, ça on n’a jamais fait. Je suis curieuse. Et quel genre de retours fera-t-on ? Prudents.
Objets : quand ça marche bien, quand le texte devient concret, physique et sensitif, ça fait des textes forts.
Au fil des propositions on sent les défenses, précautions de chacun, ou plutôt de ceux qui en ont. Réflexion, discours, évitement, formes systématiques d’écriture… Comment aider à les faire craquer, à libérer à la fois la voix et l’écriture ?
(Manu)